La moralité athée est un facteur d’évolution, une tentative permanente de perfection historique

Yeux fermés

En France, avant 1905 mais plutôt avant 1968 dans les faits, la religion était considérée comme un processus presque naturel dans la pensée humaine. De nombreux auteurs ont mentionné Dieu et l’Etat de Bakounine, l’Imposture religieuse de Sébastien Faure ou le passage de Marx dans lequel il parle de la religion comme de la consolation des opprimés, «l’opium du peuple». Ce dernier est un texte très cité, mais peut-être pas suffisamment compris: ce sont les maux du monde terrestre qui poussent les gens à chercher du réconfort dans les croyances métaphysiques. Cependant, bien que l’on puisse dire que le manque de certitude, les peurs et les angoisses font partie de la condition humaine, cette fonction réconfortante exercée par la religion est très différente du désir de connaître le monde de la connaissance scientifique. On peut utiliser comme antidote, devant les grandes vérités et idées immuables présentes dans les religions, une forme extrême de pensée critique, le désir permanent de se poser des questions pour améliorer tout environnement humain. La religion est revenue avec une force inhabituelle déjà à la fin du 20e siècle, mais surtout au début du 21e, avec l’évangélisme mais surtout au travers de la religion musulmane qui entend régir la vie de chaque individu et plus encore de l’islamo-fascisme qui entend prendre le pouvoir de manière totalitaire. Le débat sur l’athéisme est donc revenu à l’ordre du jour et est plus important que jamais pour une société laïque en pleine liberté de conscience. Pour les athées, la question n’est pas de savoir quelle religion est la vraie, puisque nous ne sommes pas croyants mais nous devons déplacer le débat pour vérifier si la religion est nuisible ou non. Pour les libertaires que nous sommes, la religion est nuisible pour la liberté, notamment, mais qu’en est-il pour les croyants ?

La crainte de certains philosophes athées, comme André Comte-Sponville, de renoncer aux valeurs fondées sur la religion, que l’on peut voir refléter dans la célèbre phrase attribuée à Dostoïevski «Si Dieu n’existe pas, tout est permis», s’avère-t-elle, non seulement discutable mais  fallacieuse. Savater a rappelé que cette maxime récurrente non seulement ne démontre la véracité d’aucune croyance, mais confirme plutôt une urgence qui devrait nous inviter à douter. On peut dire avec rigueur que c’est la libre pensée, le renoncement à l’influence religieuse, en proie à des idées fixes et des croyances surnaturelles, qui a signifié de plus grandes possibilités d’éthique, pour l’amélioration de la vie sociale et individuelle. En tout cas, c’est plus sûr pour l’athée de considérer que ce qui n’existe pas ne peut pas mourir; une morale artificiellement légitimée dans le religieux peut parfaitement, non seulement survivre sans ce soutien, mais aussi valider son adaptation au bien-être de l’humanité et aider à l’évolution et au développement. Souvenons-nous de la vision d’un autre auteur contemporain, comme John Leslie Mackie, lorsqu’il affirme que la vision religieuse subordonne toujours les matières morales, et les matières humaines en général, à des questions plus transcendantes; dans le christianisme, c’est le cas de l’acceptation de la condition pécheresse de l’être humain pour accepter plus tard son salut. Dans la religion musulmane, de nombreux qualificatifs attribués à Dieu se réfèrent à des fonctions perceptives et sensorielles ou à des qualités morales qui recèle une dimension anthropomorphique irréductible, difficilement compatible avec l’affirmation de sa transcendance absolue. Mais n’oublions pas que l’autorité, le pouvoir et la religion ont précédé le capitalisme. A l’époque néolithique, l’organisation sociale est très hiérarchisée et inégalitaire. Il nous manque encore la symbolique de l’entrée des tumulus par exemple. Par contre, ce qui est indéniable, c’est que le pouvoir religieux a toujours été du côté du manche.

En essayant d’éviter le manichéisme, et en acceptant que l’absence de croyances ne soit a priori garant de rien, il faut toujours se souvenir de l’ambiguïté de la morale promue par la religion et, contre elle, l’existence d’une tradition humaniste, soucieuse des problèmes sociaux, défenseur de l’honnêteté et de la tolérance intellectuelles, ainsi que promoteur de la recherche libre. D’un point de vue naturaliste, la morale et les affaires humaines en général, avec ses concessions et ajustements, peuvent être mieux comprises. Le fondamentalisme est sans aucun doute le dernier départ de la pensée religieuse, il mettra donc en garde avec intérêt sur le danger nihiliste que suppose l’athéisme; cependant, ce qui meurt sont d’anciennes valeurs, tandis que de nouvelles et peut-être plus fortes peuvent germer. De ce point de vue, on peut être d’accord avec un autre philosophe athée, Michel Onfray, lorsqu’il considère que c’est l’athéisme qui peut résoudre le nihilisme en devenant le garant de ces valeurs innovées. Il faut éviter la simplification, dans laquelle il est inévitable de tomber quand on considère que l’on est porteur de raison absolue, et être si souvent prudent avec les diverses voies qu’empruntent la connaissance et la croyance, car la pensée religieuse persiste même chez les rationalistes. Il est également possible de partager les idées d’Onfray en affirmant la nécessité de donner à la raison un large horizon et lorsqu’il affirme que chaque être humain doit atteindre un stade de maturité et être conscient de ses capacités intellectuelles, critiques et politiques. C’est quelque chose qui était déjà dans l’œuvre de Kant, mais Michel Onfray critique le philosophe allemand pour la protection qu’il finit par assurer au monde religieux, le mettant finalement à l’abri de la raison malgré la radicalisation de certaines positions au XIXe siècle, il considère qu’au XXe siècle cette séparation pernicieuse entre raison et foi finirait par se consolider.

Dans tous les cas, en passant en revue la riche constellation d’auteurs athées qui prolifèrent ces derniers temps, il n’y a pas d’opinions uniques ou immuables, ce qui est logique et extrêmement sain pour la pensée. Il y a ceux qui montrent leur fidélité à certaines valeurs religieuses malgré leur non-croyance et, à l’autre extrême, il y a ceux qui considèrent la pensée religieuse comme une grande distorsion historique de la raison et de la morale. Il est sûrement possible de sympathiser davantage avec ceux qui observent la moralité athée comme une évolution, une tentative permanente de perfection historique, soutenue dans une certaine mesure par des croyances déjà dépassées. Peut-être que les valeurs religieuses ont dévié, mais une conception absolue du bien et du mal semble imprégner notre héritage culturel et finit par justifier le pouvoir de certains êtres humains sur d’autres. Cette critique est, nous le supposons, controversée, car nous avançons les accusations sur la légitimation d’une éventuelle morale arbitraire et relativiste; le vrai point est que les principes moraux semblent être mieux défendus, non pas de l’absolutisme et de la transcendance, mais d’une perspective pleinement humaine. On peut voir l’histoire comme une tension permanente entre la foi et la raison, selon laquelle certaines personnes avaient assez de caractère et de courage pour affirmer leurs convictions personnelles, sur le plan moral ou scientifique, toujours confrontées au religieux institué.

Peut-être ne devrait-on pas nécessairement parler de distorsion historique ou de fraude dans la naissance des religions, car affirmer une telle chose dépasse la capacité humaine. Ce qui est plausible, c’est que si la pensée religieuse a pu agir comme moteur historique à un moment donné, la désacralisation amorcée dans la modernité est également nécessaire au progrès. La confiance dans les valeurs éclairées et le progrès, si critiquée par ceux qui considèrent la modernité comme dépassée, ne peut pas nous faire tomber dans une nouvelle foi aveugle. Ainsi, l’athéisme peut et doit s’insérer dans des valeurs anti-autoritaires qui critiquent le pouvoir politique et économique. C’est une évidence intellectuelle de se rappeler que les valeurs liées à la religion finissent tôt ou tard par devenir obsolètes; il en va de même pour ceux associés à d’autres concepts qui contraignent la pensée, comme le nationalisme ou le patriotisme. On ne peut s’empêcher, encore une fois, de rappeler un auteur aussi brillant que Bertrand Russell lorsqu’il a rappelé que les dangers pour la libre pensée ne se limitaient pas au monde religieux.

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