Le milieu libertaire a tout intérêt à promouvoir la jonction des jeunes diplômés et des jeunes travailleurs.

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Le changement technologique industriel et numérique permet la satisfaction des besoins matériels à grande échelle et évite le recours massif au travail humain ; c’est la  révolution industrielle 5.0 ou l’ère de la robotique. En général, les niveaux de pauvreté sont censés diminuer, en raison de l’accès facile aux biens matériels, défragmentant la société appauvrie, par le bas. Le travail qui reste est soit rare et surqualifié, soit précaire et merdique, ou sans utilité sociale (« Bullshit jobs ; A theory », D. Graever ). C’est-à-dire que l’échelle de la division du travail se perd, et avec elle la société est défragmentée par le milieu. La baisse du pouvoir d’achat affecte la répartition matérielle et les profits à tous les niveaux, générant des conflits, les pires avec les classes possédantes. Au final, les plus grandes entreprises (agrégats sociaux pour obtenir du profit) et avec le soutien de l’État l’emportent, défragmentant davantage, polarisant la société par le haut. De plus, elle affecte les capacités reproductives du prolétariat, présageant une  crise démographique  sans précédent. Même si la « grande démission » initiée aux Etats-Unis, puis en Europe,  fausse un peu la tendance. Il faudra analyser ce nouveau facteur dans le temps. Epiphénomène, conjoncturel, structurel ? En Grande Bretagne, par exemple, ce sont les seniors qui quittent le marché du travail, ce que les Anglais appellent l’exode des Seniors. Dans d’autres pays, ce sont les emplois de la restauration et de l’hôtellerie qui peinent à recruter. Dans le Morbihan (56), ce sont 12000 personnes qui sont recherchées pour la saison touristique de l’été 2022.

Face à la  répression  et à l’incapacité physique à changer les conditions matérielles, le refuge naturel au XXIe siècle est  le divertissement, le plus souvent chacun dans son coin, place autrefois occupée par la religion. Ainsi le système parvient désormais à peine à satisfaire les besoins secondaires. Encore une fois, la variété est perdue et la société est défragmentée, ce qui la rend difficile à influencer et organiser.

L’autre chemin qui est pris, ce sont les crises systémiques, qui dans leur ensemble peuvent être qualifiées de déclin. Les crises les plus tragiques et urgentes à régler sont celles de nature environnementale due au changement climatique et de nature logistique, en raison de la diminution de la disponibilité des ressources bon marché, voire le pétrole, le gaz… Celles-ci s’accompagnent de crises économiques récurrentes, et d’une cohorte d’autres crises telles que sanitaires, sociales, catastrophes naturelles… La baisse précitée du pouvoir d’achat général. Et une suraccumulation qui menace le processus même économique de transfert de biens et de services. A nouveau une défragmentation et une polarisation sociale vers la satisfaction de besoins plus primaires.

Lorsque le résultat est une interruption des processus d’influence, les processus de domination et de coercition sont surchargés, comme nous l’avons vu tant de fois. Se produit alors une lutte entre deux blocs antagonistes. Généralement elle se termine par un  changement de régime, mais plus les pressions sont fortes et fréquentes, plus elle se rapproche d’un  changement de système.

C’est pourquoi nous disons que la dynamique actuelle axée sur la poursuite du système à travers des changements de régime qui ne résolvent pas les sources de la crise, aggrave encore plus les problèmes, ne fait que nous conduire vers une direction possible et incontournable, vers le changement de système:  la Révolution.

Des signes avant-coureurs se font jour. Dernièrement, le 30 avril 2022, à AgroParisTech, de jeunes diplômés ont appelé à déserter les emplois destructeurs. Avec un refus clair et net affiché du refus de participer aux incohérences et ravages écologiques en cours. Et ces jeunes posent la bonne question : « De quelle vie voulons-nous ? ». En allant plus loin, ils disent carrément que choisir certains emplois à l’issue de leurs études, c’est nuire à l’environnement, à la société.

Parallèlement, de nombreux jeunes prennent le risque d’aller en prison en appliquant des consignes et actes de désobéissance civile. Ce n’est pas rien. Car la justice qui emprisonne ces jeunes gens se décrédibilise et la publicité qui est effectuée au cours des actions sont très médiatisées. C’est donc l’envie d’un autre futur, d’un autre monde qui surgit chez une génération instruite et qui demande à faire des émules. Signe des temps, ces jeunes ont peu confiance dans les institutions qui traînent des pieds et des partis souvent à la recherche de la réélection de leurs têtes d’affiche. Une fronde, minoritaire, certes, demande cependant à revoir les formations : Polytechnique, HEC , ENS…, mais les frondeurs veulent s’engager pour un réveil écologique. C’est une bonne chose. Une meilleure chose serait que les jeunes issus du milieu ouvrier choisissent aussi cette voie et rejoignent la fronde.

Le milieu libertaire a tout intérêt à promouvoir la jonction des jeunes diplômés et des jeunes travailleurs. Sinon, l’extrême droite ou d’autres se dépêcheront de capter la colère ouvrière, notamment celle basée sur la vie chère. Pendant quelques décennies les anarchistes ont eu l’oreille des travailleurs. Nous devons à nouveau faire entendre notre partition. Nous voyons déjà que le R.N. capte cette colère comme le Parti Communiste après-guerre. Les politiciens de droite et d’extrême- droite organisent régulièrement des hold-up vis-à-vis de la classe laborieuse, classe pourtant dangereuse pour elles. Mais cette récupération politicienne permet d’obtenir des voix, donc de l’argent et canaliser aussi la colère contre le capitalisme.

Le lent déclin du système socio-économique actuel, le capitalisme dans ses multiples variantes et formes, apporte à la fois des éléments, des  crises systémiques et des changements de circonstances matérielles. Des processus similaires ont été observés dans le communisme, le féodalisme, le clientélisme, l’esclavage ou le tribalisme avec toutes ses variantes.

Des gendarmes mondiaux incapables de maintenir l’ordre et commettant toutes sortes d’attentats pour maintenir l’ordre qui ne font qu’encourager certaines alliances et les conspirations. Les patrons locaux accumulent les profits et perturbent le développement économique, social et environnemental. Des modes de vie incompatibles avec les besoins actuels, tant écologiques qu’énergétiques ou productifs, sont donc insatisfaisants et nuisibles. Dans certains pays, des organisations civiles prennent le pouvoir, non seulement en contraignant les gouvernements sous la forme de protestations ou de révoltes, mais aussi en prenant les armes sous la forme de gangs, de clans, de guérillas ou de milices. Si le XIXe siècle a été le siècle des révolutions et que le XXe a réussi à les apaiser (ou à les exterminer comme en Espagne en 1936-1939), le XXIe siècle promet  de grands changements systémiques, des révolutions mondiales. A voir dans quel cadre elles se dérouleront. Si une Révolution aboutit au but contraire de ce qu’elle s’était fixée, si les conditions d’existence sont pires pour la plupart des gens qu’au départ de cette Révolution, il vaut mieux ne pas l’entreprendre. L’exemple de la Révolution russe est à retenir.

On peut prendre aussi le cas des USA : une influence mise à mal par de multiples crises et un domaine reposant sur des moyens militaires obsolètes. C’est peut-être pour cela que Biden ouvre les vannes du financement à coups de dizaines de milliards pour l’armement. La société civile prend les armes en sapant le règne des pouvoirs établis. L’exemple des milices, l’attaque du Capitole…en sont la preuve. Les pouvoirs établis ne parviennent pas à satisfaire les besoins de la majorité, diminuant ainsi leur influence. La chaîne de commandement est floue et la société prend la justice en main sans pouvoir établir d’autres alternatives. Jusqu’où peuvent tenir les démocrates ?

Le cas chinois repose sur le maintien de son influence par la concurrence industrielle et technologique et la saturation du marché, ce qui  accélère tous les effets secondaires et crises évoqués à propos de la révolution robotique, crises systémiques. Voyant ses adversaires incapables de résoudre leurs crises structurelles, sa détermination est de maintenir son domaine intérieur, de renforcer coûte que coûte sa structure sociale, de laisser le développement des événements faire pencher la balance en sa faveur. Laissez vos adversaires tomber sous leur propre poids. Laissez faire, wu-ewi, laissez faire, très taoïste. Tant qu’ils maintiendront le contrôle social, ils pourront résoudre toutes les crises qui viendront tôt ou tard à eux. L’exemple de la gestion de la pandémie à Shangaï est significative à cet égard. Contrôle social et répression à la clef.

Les Russes ont perdu la vision « communiste d’Etat » de la société et ont adopté corps et âme la voie capitaliste. Avec elle, ils ont misé sur leur capacité à  influer sur le domaine matériel  qui décline aujourd’hui. En politique étrangère, ils ont opté pour un équilibre entre les extrêmes, quelque chose aussi de très taoïste. Ils exercent une influence par l’équilibre entre des forces opposées afin qu’ils se contiennent mais parfois agissent dans la précipitation en présumant de ses forces et en pensant que les autres ne réagiront pas. Nous sommes loin d’une belle économie d’énergie et de soucis qui avait prédominée jusqu’à présent. L’invasion de l’Ukraine le démontre aisément. Jusqu’à présent ils armaient des blocs antagonistes pour que l’un dissuade l’autre sans avoir à intervenir ; transformant les deux en clients et eux en l’élément indispensable. C’est ce que nous avons vu en Syrie, en Lybie, en Iran ou au Venezuela, … uniquement au cours de cette décennie. L’Ukraine est l’exception qui confirme la règle. A voir si cette exception ne va pas générer d’autres situations semblables.

 

Au milieu du brouillard qui se déverse sur la société civile, deux choses sont sûres :

– La première est que  l’équilibre entre domination et influence a été perdu  et ne peut pas revenir, car sa base matérielle se dissout et elle est menacée par de multiples crises insolubles (écologique, économique, extractive…).

– Une autre est que la société se polarise, les classes intermédiaires se perdent et  la société civile se défragmente. C’est un élément indispensable pour une révolution des majorités, et un changement non pas de régime, mais de système.

Les pouvoirs établis, moteurs de l’hégémonie, promoteurs sinon propriétaires des forces de sécurité et armées, perdent leur influence en raison de ce manque matériel. Ils proposeront un nouveau  consensus autour de la coercition dure, des lois strictes pour tous. Rien que nous n’ayons pas entendu, rien que nous ne sachions pas, rien que nous n’ayons pas vu tant de fois. Cela ne fonctionnera pas ou pas bien longtemps. Car  la suraccumulation  continuera d’absorber du capital et de réduire le pouvoir d’achat général sans résoudre aucune crise. La société dans son ensemble sera défragmentée.

 

Les forces ne pourront pas maintenir la légalité, pas même la leur, car c’est le mécanisme pour obtenir un avantage sur les avantages de leurs maîtres. En général, elles finiront par se fragmenter, car plus le développement des crises progressera, moins elles seront légitimes à exercer une coercition, moins coercitive sur des blocs épaissis et croissants de la société civile qui échappent à toute influence. Les conditions matérielles se dégradent, empêchant les prestations, intensifiant les abus, etc., jusqu’à  atteindre un point de rupture où l’autorité établie n’est plus acceptée. Des décennies, des années, des siècles ? Au Chili, en 2019, l’étincelle a sauté en quelques heures.

Les vagues successives de crises non résolues et de stagnation matérielle provoqueront la chute progressive du bénéfice des patrons jusqu’à ce qu’ils ne soient pas satisfaits non plus. Des centaines de pays vivent avec « d’excellents » systèmes répressifs. Ce qui était alors une tendance va faire craquer toutes ces sociétés qui ne changent pas leur mode de vie.

Cela fait office de rappel pour tous les membres des forces sociales. Soyez attentifs, car quand vous pensez que les choses vont plus mal, quand vous pensez que les crises nous submergent, que les armées nous harcèlent et que le combat est perdu, c’est là qu’il va vraiment commencer. A nous de nous insérer dans les fissures et les contradictions des murs qu’ils ont érigées pour nous contenir.

Ti Wi ( GLJD)

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