Le libertaire de novembre 2017

Malgré nos chaines, un espoir

De manière récurrente, les anarchistes se posent un certain nombre de questions sur les différences et points communs entre communisme libertaire et individualisme anarchiste. Depuis 2008, de nombreuses discussions émaillent les forums libertaires. Nous proposons donc aux lecteurs du libertaire, un texte de 1952 qui, même s’il a vieilli dans certains de ses exemples, n’en demeure pas moins un axe de réflexion toujours actuel. Nous avions eu le plaisir de recevoir Pierre-Valentin au local du « libertaire » et cet individualiste empreint de poésie nous avait fascinés par sa culture et sa mémoire. Collaborateur régulier du « libertaire », il avait le sens de la formule et tenait toujours à être compris par l’ensemble de l’assistance ou de ses lecteurs.

Communisme libertaire et individualisme anarchiste

Les milieux imprégnés d’influence anarchiste sont actuellement dominés par un problème idéologique très important qui peut être posé à peu près dans les termes que voici : peut-on opérer une synthèse du communisme libertaire et de l’individualisme anarchiste, deux doctrines qui ont, sinon une origine tout à fait identique, du moins des points d’interférence grâce auxquels les mêmes hommes ont été souvent intéressés et séduits par l’une et l’autre à la fois malgré leurs évidentes contradictions ? Peut-on en opérer la synthèse et peut-on unir les hommes qui les propagent en dépit des différences de conception dont ces deux doctrines procèdent ?

Il convient naturellement d’examiner ce qui sépare et ce qui unit les deux doctrines et leurs propagateurs. Certes, entre elles et entre eux, il y a de nombreuses contradictions. Nous allons essayer d’exprimer celles qui nous paraissent, sinon les plus graves, du moins les plus apparentes.

L’anarchisme social s’insère dans l’activité des mouvements révolutionnaires avec ses grandeurs, ses faiblesses, sa séduction et ses chances qu’il entend courir ; il s’y insère, disons-nous, comme devant jouer un rôle historique. Son but est de faire disparaître l’inégalité économique entre les hommes et la contrainte des administrations d’Etat : la première parce que la société doit tendre, par l’égalité économique, à atténuer l’inégalité naturelle, et non enchérir sur cette dernière en créant artificiellement un autre genre d’inégalité, la seconde parce que l’institution étatique se mue inévitablement en une caste, anonyme ou nominale, dont le parasitisme privilégié ne peut se maintenir que dans l’inégalité.

Tel est le but essentiel de l’anarchisme social.

Pour abolir la condition prolétarienne et restituer la gestion du travail et des choses à la communauté, l’anarchisme social doit être instauré par la classe qui sera la première à profiter du système égalitaire et libertaire, c’est-à-dire le prolétariat, qu’il s’agit de rendre dynamique et d’armer idéologiquement de façon qu’il se libère de son actuelle sujétion.

L’anarchisme social déclare que le prolétariat doit être l’artisan principal, puis le bénéficiaire intégral de cette révolution, et qu’il appartient aux anarchistes de « coller aux masses » pour atteindre ce but.

L’individualisme anarchiste, au contraire, n’a pas de plan de société future à proposer ; il ne s’adresse pas à une classe plutôt qu’à une autre, estimant que la catégorie économique où l’homme est classé par sa condition ne constitue pas un caractère essentiel de sa personnalité ; il répudie, certes, l’exploitation de l’homme par ses semblables, et préconise l’instauration de milieux libres capables d’y échapper ; en même temps qu’il revendique pour l’individu le droit de ne pas être dupe, ni complice, ni victime, des fléaux déchaînés au sein de la société autoritaire, il recommande la création d’un associationnisme efficace ayant pour but de défendre l’individu contre l’empiètement des obligations sociales et de l’Etat.

Il n’entend jouer aucun rôle historique, ne renverser aucun régime et n’en fonder aucun, et, élevant un doute très sérieux sur la possibilité- l’homme étant, en général, ce qu’il est- de lui créer un milieu social où il se passe d’autorité sans danger pour lui, et de telle sorte que la tentation lui soit retirée de la restaurer, n’estimant pas, en tout cas, que l’éventualité d’une société de ce genre soit à inscrire parmi les probabilités d’un avenir prochain, l’individualisme élabore et sécrète une méthode de stratégie défensive valable en tous les temps et sous tous les pouvoirs, et ses adeptes justifient leur indépendance à l’égard des normes sociales par une maturité éthique dont ils entendent fournir l’exemple.

La transformation égalitaire et libertaire préconisée par les anarchistes sociaux semble aussi souhaitable aux individualistes anarchistes qu’elle le leur paraît à eux-mêmes. Les uns et les autres la désirent également, mais l’individualisme la juge trop improbable pour s’y intéresser et, de toute manière, trop lointaine pour qu’il s’y consacre.

Selon l’individualisme anarchiste, la société que veulent fonder les anarchistes sociaux, ou bien retombera dans les erreurs et des fatalités autoritaires qui la leur rendront aussi suspecte et désagréable que peut l’être la société actuelle, sinon davantage ; ou bien ne verra jamais le jour, parce qu’elle est chimérique et prévue pour une race idéale possédant des qualités que la nature a peut être accordées à quelques-uns, mais refusées à la plupart ; ou bien encore ne s’instaurera que dans un avenir si éloigné que c’est pour eux comme un mirage, auquel il est plausible de supposer que l’humanité future accèdera, et qui ne concerne pas leur génération.

L’antinomie entre les deux doctrines va très loin.

Le communisme libertaire exige la planification de l’économie, sa soumission entière aux statistiques issues des intérêts et besoins collectifs, parce que la consommation de tous est compromise si, au lieu de prévoir en bloc, on laisse produire ce qu’il veut.

L’individualisme anarchiste, au contraire, estimant que la planification matérielle s’accompagnera nécessairement de la standardisation des esprits, réclame la concurrence la plus large dans le domaine intellectuel comme dans le domaine économique. Lorsqu’ils s’affrontent, le communisme libertaire accuse l’individualisme anarchiste d’être une philosophie petite-bourgeoise, et l’individualisme anarchiste refuse de voir, dans le communisme libertaire, autre chose que l’aile gauche du marxisme révolutionnaire.

Le communiste libertaire dit à l’individualiste anarchiste : «  La prétention de l’individu qui veut s’abstraire du social et se retirer de l’histoire est insoutenable. L’homme isolé est plus dépendant que l’homme associé ; et, de même que l’explorateur qui hiverne dans la solitude est tributaire du continent qui lui envoie des parachutages de vivres, de même, l’individu ne consomme rien, ne possède rien, ne pense rien, qui ne lui ait été procuré, transmis ou appris, soit par ses contemporains, c’est-à-dire par la société, soit par ses ancêtres, c’est-à-dire par l’histoire. Mais le droit à jouir des biens spirituels ou matériels étant inégalement répartis, ce qui est une injustice, et cet état de choses étant maintenu par le pouvoir, ce qui constitue une contrainte, il faut se dresser contre la contrainte et l’injustice, contre ceux qui les défendent et en jouissent, et faire une révolution supprimant l’inégalité et le pouvoir qui la maintient entre les hommes ».

L’individualiste anarchiste répond au communiste libertaire : « Pour abolir la contrainte, vous userez de la violence, qui est la contrainte portée à son extrême degré, et toute violence une fois déchaînée, ne s’arrêtant point d’elle-même, mais seulement en rencontrant une violence plus grande, votre nouveau régime, né sous ce signe fatal, en restera marqué ; si ce régime ne donne pas satisfaction, ceux qui auront lutté se seront sacrifiés en vain, et, s’il est conforme au plan que vous aurez préalablement tracé, vous serez amené à le défendre par les mêmes moyens de violence grâce auxquels vous l’aurez fait naître ; vous voudrez le défendre parce que vous le regarderez comme meilleur que le précédent et qu’ayant lutté durement pour l’instaurer vous ne serez pas enclins à le laisser mettre en péril. Vous aurez une police pour le protéger à l’intérieur, une armée pour le garantir au-dehors ; vous lèverez des impôts pour entretenir des troupes, vous établirez le service militaire obligatoire en vertu de l’égalité des devoirs qui fera l’équilibre à cette égalité des droits dont vous aurez doté les citoyens, et vous aurez des prisons pour incarcérer les transgresseurs et les réfractaires, peut-être des échafauds pour les supprimer. Nous continuerons donc à nous défier de ce nouveau pouvoir, autant que du précédent qu’il égalera en coercition ».

Voilà, à peu de choses près, le dialogue du communiste libertaire, et de l’individualiste anarchiste.

Il n’est pas aisé de faire la synthèse de deux doctrines qui comportent de telles dissemblances. Pourquoi certains esprits ont-ils tendance à la tenter ? Tout simplement parce que, comme nous le disions au début, ce sont les mêmes hommes qui s’intéressent à l’une et l’autre et les considèrent, comme imprégnées d’idées contraires, mais comme deux aspects de la même idée. Car une idée, selon que le raisonnement la conduit dans une direction ou dans une autre, ne mène pas aux mêmes conclusions. En outre, ces deux doctrines ont un dénominateur commun, qui est l’anarchisme, c’est-à-dire l’opposition à l’autorité.

Est-il possible d’instaurer une société libertaire et égalitaire, par exemple sur le mode du Monde Nouveau de Pierre Besnard, ou tout autre mode ? Là n’est pas la question dont nous discutons. Le communiste libertaire dit : « oui », tout en exprimant des réserves sur des points de détail et sur la situation dans le temps d’une telle éventualité. L’individualiste anarchiste dit : « Si c’est impossible, ne nous sacrifions pas à une chimère ; et si c’est possible, c’est lointain, ce n’est pas pour ce siècle-ci, le siècle prochain nous serons morts, et l’évolution des idées est trop rapide pour que nous puissions valablement prévoir un siècle à l’avance ».

Ici peut-être se révèle l’accord secret des deux doctrines, leur fonds commun. Le communisme libertaire, si bouillant et si enthousiaste qu’il soit dans sa volonté réformatrice, ne se leurre point sur les chances immédiates d’aboutissement de ses efforts. D’abord, il voit que le prolétariat ne le suit guère. La partie du prolétariat qui fait de l’agitation et qui est susceptible d’instaurer par la force un nouveau régime, est acquise au socialisme autoritaire, en vigueur déjà dans de nombreux Etats. Ensuite, il voit que le prolétariat a cessé d’être une classe ; il n’y a plus que la rhétorique politicienne, la dialectique d’extrême gauche, pour feindre de croire à l’existence d’un prolétariat en tant que classe unifiée et consciente.

Le prolétariat est divisé au point de vue politique en plusieurs partis, au point de vue syndical en plusieurs centrales, et surtout au point de vue social en une multitude de sous-classes si bien ramifiées et hiérarchisées qu’entre les ouvriers les plus déshérités et les cadres technocratiques, véritables successeurs des bourgeois, d’innombrables couches de salariés aux rémunérations différentes servent de lames de ressort qui amortissent les secousses et rendent vains tous les chocs. D’une corporation à l’autre, on gagne du simple au quadruple ; d’une qualification à l’autre, selon le rendement, l’ancienneté, etc., selon qu’on est à l’heure ou au mois, on gagne le double, le triple, ou la moitié : aucune unité de condition économique ; et cette inégalité des salaires, empêchent toute solidarité des intérêts- puisque ceux-ci sont divergents- en arrive à servir le principe même de l’inégalité et, loin de faire désirer une société égalitaire, incite chacun à souhaiter un régime où il s’imagine qu’il sera favorisé.

Il n’y a plus de prolétariat, ou plutôt il y en a plusieurs, diversement exploités ou avantagés, qui siègent à des échelons différents, et loin qu’il y ait une conscience de classe prolétarienne, il y a autant de consciences de classe au sein des prolétariats qu’il y a de prolétariats, de sorte qu’il ne reste guère d’espoir de libération économique pour le prolétariat d’en bas, qui est le vrai, parce que seul il n’a pas commencé à s’affranchir de la condition prolétarienne hors de laquelle les autres ont fait les premiers pas, parfois plus. C’en est fini de la notion prolétarienne de classe, excepté dans la terminologie intéressée des politiciens totalitaires, qui peuvent plus aisément s’en servir pour exclure ou pendre des « fractionnistes » que pour affranchir l’humanité.

Il y a bien de quoi désabuser un kropotkinien naguère confiant dans la spontanéité clairvoyante des masses, quand il voit que la prise de conscience prolétarienne de classe, panacée à laquelle l’homéopathie révolutionnaire attribuait le pouvoir de préparer la disparition des classes, n’est le fait que du haut prolétariat, de la technocratie parvenue, dont la conscience, très réelle, est une garantie contre la révolution !

Le communiste libertaire sait donc que sa révolution, si souhaitable soit-elle, n’est pas possible, parce que ceux qu’elle avantagerait n’en veulent pas ; il se bat pour l’honneur, mais en fait il rejoint l’individualiste, et l’individualisme est son unique position de repli lorsqu’il se trouve rejeté dans l’isolement par l’incompréhension des masses dont il recherche le salut, ou condamné à la clandestinité par la terreur d’une dictature ou la répression du pouvoir. Il est obligé de recourir à la stratégie individualiste à tout instant, et serait donc un ingrat s’il considérait l’individualiste comme un saboteur par avance de sa révolution. Il n’a pas été sans remarquer que chaque révolution qui passe accroît, pour une période assez longue tout au moins, le pouvoir de l’Etat et la contrainte des administrations ; il n’a pas été sans observer, à la faveur de la révolution française d’abord, de la révolution russe ensuite, que le sort des grands meneurs de révolutions est toujours le même : si leur révolution échoue, ils sont envoyés au poteau par leurs adversaires, et si, au contraire, leur révolution triomphe, ils sont envoyés à l’échafaud par leurs amis.

De même, l’individualiste, qui – ayant médité ces exemples- ne considère cette révolution que comme improbable, et surtout d’un problématique succès, ne doit pas être hanté, à la vue du communisme libertaire, par l’idée que celui-ci le persécutera un jour au nom de la discipline sociale du nouveau régime. Les individualistes qui ne se soucient pas du tout du social sont, en fait, aussi rares que les anarchistes sociaux qu’on ne prend jamais en flagrant délit d’individualisme ; et cela est parfaitement compréhensible.

Il est, en effet, difficile à l’individualiste de ne pas s’en préoccuper. D’abord, les individualistes sont des gens curieux de tout ; ils s’intéressent à toutes les sciences, à toutes les recherches, à toutes les disciplines, leurs revues sont pleines d’études sur l’astronomie, l’ethnographie, les religions, la sexualité, leurs conférences et leurs discussions libres sont consacrées à l’architecture, à l’occultisme, aux écrivains du passé et du présent, aux milieux en commun, au sentiment religieux, aux questions raciales ; une bonne partie de tout cela s’apparente à la sociologie ; il serait donc paradoxal qu’ils refusassent d’examiner les problèmes sociaux, c’est-à-dire en particulier l’économie et la condition du travail. Ensuite, ce sont des gens sensibles, qui souffrent certes lorsque leur liberté est méconnue, mais qui s’indignent aisément du mal fait à autrui parce qu’ils le ressentent profondément ; comment, dès lors, seraient-ils indifférents aux phénomènes sociaux, ne s’attacheraient-ils pas à les connaître et à les dominer et ne seraient-ils pas appelés à parler, écrire et agir, bref à intervenir pour apporter leurs idées et leurs remèdes ?

Le fait qu’ils préconisent l’instauration de milieux restreints affinitaires les met sur la voie de s’intéresser à la question sociale, car il est impossible qu’en créant une œuvre individuelle, puis en l’élargissant en œuvre associationniste, ils ne soient pas amenés à se demander si une telle œuvre ne serait pas applicable, et dans quelle mesure elle le serait, à la société tout entière. En effet, s’il est des initiatives qui peuvent se réaliser sur un format médiocre, d’autres ne peuvent être menées à bien qu’à l’échelle générale. Il est indispensable qu’il existe un code de la route, et il ne peut être appliqué à quinze personnes : il faut que tout le monde l’observe dans l’intérêt de la sécurité de chacun, du moins à l’échelle d’un vaste territoire.

On est social dans la mesure où l’on est capable de se solidariser. On est individualiste dans la mesure où l’on est capable de se désolidariser. Or, l’opportunité, comme le devoir, comme l’héroïsme, est tantôt d’être solidaire, tantôt de ne l’être pas.

C’est ici le lieu de reprendre le raisonnement, avec lequel on n’aurait jamais fini, et qui pourrait être résumer de la façon suivante : « En regardant les choses d’un certain œil, ma solidarité s’étend aux hommes et aux femmes, à ceux que je connais et à ceux que j’ignore, aux vivants et aux morts ; elle ne se limite pas à l’espèce humaine , mais englobe tout ce qui est animé ; cette solidarité est universelle et cosmique ; elle embrasse les bêtes et les arbres, les ondes et les pierres.

Mais ma solidarité s’arrête là où je le juge opportun. J’ai beau être solidaire, en théorie, de toute l’humanité, cela ne m’empêche pas de ne pas me considérer solidaire de certains actes qu’elle commet ; et de même que je suis appelé à combattre la nature – dont je suis pourtant solidaire – lorsque ses phénomènes ou ses météores me menacent, de même je n’hésite pas à m’opposer à mes semblables si leur comportement m’entraîne là où je n’ai que faire et où il ne me plaît pas d’aller.

Quand une guerre est déclarée, je ne me sens pas automatiquement solidaire de ceux qui la déclarent, non plus que de ceux qui la font. On m’assure que je suis solidaire du prolétariat ; c’est économiquement vrai ; mais si je vois les travailleurs se précipiter dans les pièges guerriers que les gouvernements leur tendent, ou dans les partis politiques qui leur forgent une nouvelle version de l’esclavage sous de faux mots d’ordre d’affranchissement, et qui les enchaîneront davantage, je me réserve le droit de leur tourner le dos pour rester fidèle à leur cause, et ma solidarité, ne pouvant plus revêtir le caractère socialiste, prend le caractère individualiste.

L’anarchiste est en droit, si même ce n’est pas pour lui un devoir, d’abandonner la masse à sa destinée et de n’y pas associer la sienne, quand des courants irrésistibles, heureusement passagers, entraînent cette masse dans un sens contraire à son intérêt, à son émancipation, à sa liberté.

En faisant table rase des idées préconçues, nous nous sommes débarrassés du postulat qui attribue au prolétariat une mission historique. Nous devons savoir qu’il n’y a pas plus de classe messie que de peuple élu, ou d’homme providentiel. La vérité doit s’énoncer autrement, par exemple comme ceci : « Le prolétariat a intérêt à voir disparaître l’inégalité des classes – dont la hiérarchie des salaires est l’aspect le plus injustifiable et le plus corrupteur – et il parviendra à ce but à la condition expresse qu’il y tende avec persévérance, vigilance et habileté, et ne gaspille pas ses forces à marcher vers le but contraire avec des moyens opposés.

C’est parce qu’il ne croit pas à une « mission » et ne se repose pas sur une fatalité que l’homme libre tient par-dessus tout à dissiper toute équivoque sur les buts qu’on lui propose et les actes qu’il accomplit. Il ne solidarise pas avec n’importe qui pour n’importe quoi : car il sait qu’aucune classe ni aucun peuple n’est investi d’une mission, il sait par contre que chaque individu a une personnelle à mener : la sienne, ce qui, pour quiconque regarde les choses de près, n’est déjà pas une si petite responsabilité. Il n’y a ici aucune antinomie entre le sens social de l’homme qui invite ses égaux à se libérer, et son sens individualiste qui l’incline à se séparer d’eux en les voyant se choisir des chaînes.

En de nombreuses circonstances, l’attitude de l’individualiste n’est guère que théorique, et rejoint dans la pratique l’attitude sociale ; souvent, l’individualiste est conduit à admettre l’arbitrage de la société et à user de la loi extérieure, car si, d’une part, il excipe de sa liberté pour transgresser les prescriptions abusives du pouvoir (oligarchique ou majoritaire), d’autre part, il doit se défendre – parfois avec leurs propres armes – contre les institutions coercitives et leurs partisans, et lui-même doit reconnaître modestement qu’il n’est pas toujours égal à la haute éthique qu’il s’est tracée, et qui, vu qu’il n’est qu’une homme faillible, est quelquefois trop parfaite pour lui.

Aucun individualiste n’est prêt à soutenir, par ailleurs, qu’il ne s’intéresse pas à l’avenir. Dire : je ne m’intéresse qu’au présent – cela ne signifie rien ; le présent est trop bref (le présent, ce n’est même pas le millième de seconde !) pour qu’on s’y intéresse uniquement. Tous nos actes procèdent d’une réminiscence du passé et d’un élan vers l’avenir. Vivre au jour le jour se conçoit seulement si l’on veut limiter ses projets à des travaux d’un jour, mais que peut-on faire en un jour ? Pas grand-chose.

Il faut bien semer cette année pour récolter l’an prochain, et la moisson de cette année vient du grain de l’an dernier. Tout à l’heure, je vais terminer cette brochure ; il a bien fallu que je la commence pour en arriver là ; le moment où j’en ai écrit la première ligne, ruminé la première idée, est déjà loin dans le passé ; mais l’avenir de ce petit travail, c’est l’imprimeur qui le publiera, c’est le lecteur qui qui passera quelques instants à en prendre connaissance : le court laps de temps pendant lequel j’écris une lettre, une virgule ou une apostrophe n’est rien ; et un seul jour n’a pas suffi à penser, écrire, publier et diffuser ces quelques pages.

Si l’on ne souciait que du présent, si l’on ne voulait pas s’intéresser à l’avenir, à ce qui aura lieu dans une heure, dans une semaine, dans un siècle, on ne ferait rien, le pêcheur n’irait pas en mer, la ménagère ne préparerait pas son repas, l’écrivain n’écrirait pas son livre, la mère n’élèverait pas son enfant.

L’important est de ne jouer ni au prophète ni au dictateur ; ne pas – comme voulait le faire Hitler – fonder un régime prévu pour durer mille ans ; et de lutter pour éviter que pèsent sur demain les préjugés d’aujourd’hui et les erreurs d’hier. Dans la pratique, l’individualiste, tout éloigné qu’il se prétend des utopies et des plans de société future, n’en est pas moins fortement attiré par les anticipations, au moins autant que par les évocations de la préhistoire et la dégustation de cette insaisissable particule de temps qu’on appelle le présent.

Même ceux qui sont le plus résolument individualistes, parce qu’ils jugent que point n’est besoin d’attendre d’avoir expérimenté l’échec des tentatives révolutionnaires – échec que tant de précédents font présumer et que la nature humaine rend fatal – pour chercher refuge dans une attitude qu’ils peuvent aussi bien adopter tout de suite, même ceux-là peuvent estimer néanmoins qu’il n’y a pas incompatibilité absolue entre l’idéal des anarchistes sociaux et le réalisme des individualistes.

En résumé, même s’il est vain de chercher à faire la synthèse des principes, en réduisant les antinomies et équations et en essayant de les résoudre à la façon d’un problème d’algèbre, il doit être plus aisé, et plus fructueux, de faire la conciliation entre les hommes, puisque ce qui s’oppose en apparence se complète en réalité.

Texte intégral de la conférence donnée aux Sociétés savantes le 10 décembre 1952 par Pierre-Valentin Berthier.

Le libertaire Novembre 2017

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