Les ouvriers marseillais soutiennent Jules Durand

Affiche-Livre Jules Durand

DEUX JUSTICES

Grégori-Dreyfus – Durand-Dongé

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             En septembre 1908, M. Grégori est traduit devant les Assises du département de la Seine pour avoir voulu tuer le commandant Dreyfus le jour de la translation des cendres d’Emile Zola au Panthéon.

            Il présente sa défense en ces termes :

« J‘ai tiré sur Dreyfus non point pour tuer ou blesser l’homme, mais pour atteindre le dreyfusisme, pour le faire disparaître à jamais. Mon cœur de patriote a saigné de douleur quand j’ai vu « panthéoniser » l’auteur de « J’Accuse », celui qui n’hésita pas à attaquer le grand état-major de l’armée par ses écrits et ses paroles.

            Je n’ai pas pu supporter que Zola ait sa place auprès des gloires militaires de France. J’ai tiré. Mon crime est « un symbole ». »

Les douze jurés – tous bourgeois – de la Seine – acquittèrent M. Grégori, et Dreyfus conservera toute sa vie la trace des balles sorties du révolver de son agresseur.

Le crime de celui-ci fut catalogué symbole !

Les journaux dreyfusards hurlèrent au scandale, firent un tapage infernal autour de ces acquittement et peu s’en fallut qu’ils ne réclamassent la tête de ces jurés. Les antidreyfusards exultèrent et mirent Grégori sur le pavois de l’honneur et du dévouement.

Le prolétariat qui n’aime pas les chats-fourrés, et pour cause, marqua les coups.

En novembre 1910, le camarade Durand, secrétaire du syndicat des Charbonniers du Havre, est traduit devant les assises du département de la Seine-Inférieure pour participation morale au meurtre d’un renégat de la corporation, l’ivrogne invétéré Dongé.

On l’accuse d’avoir, au cours d’une réunion de grève, proposé et fait voter la mort de Dongé.

Devant ses juges, Durand, calme, courageux, se défend d’avoir prononcé contre Dongé, des paroles de haine et surtout d’avoir proposé sa mort. « Je suis humain, dit-il, parce que syndicaliste ; je méprise les traitres à la cause ouvrière pour le mal qu’ils font à leurs camarades de chantier, mais je ne souhaite ni ne désire leur mort ; je suis un anitalcoolique, donc un homme sain d’esprit, ne pouvant pas prononcer des paroles de fou, et ce dont vous m’accusez ne peut être que l’acte d’un fou. Jamais je n’ai proposé de tuer Dongé.

            J’ai dit : Dongé est un renégat, il faut nous débarrasser de lui au syndicat. Ivrogne, il est tombé au cours d’une rixe d’ivrognes. Je suis innocent de son meurtre, vous ne pouvez ni ne devez me condamner pour un crime que je n’ai point commis.

Les douze jurés – tous bourgeois – de la Cour d’assises de la Seine Inférieure condamnèrent Durand à la peine de mort pour complicité morale dans le meurtre, alors que ses co-accusés n’étaient condamnés qu’à quinze, huit et six ans de travaux forcés.

La presse patriotarde, politicienne et surtout capitaliste qui, par ses articles suant la peur du prolétariat et la haine du syndicalisme, avait suggéré la condamnation, fut atterrée par ce dénouement tragique. Après avoir accablé notre pauvre camarade de toutes les accusations qu’elle savait calomnieuses, elle verse des larmes de crocodile sur son sort et soutient, sans exagération, la demande de recours en grâce signée par les douze bourgeois, douze criminels, du jury de Rouen.

Nous ne voulons pas de grâce pour Durand, nous réclamons justice. Nous n’accepterons pas de commutation de peine pour lui, c’est sa liberté que nous exigeons.

 

Notre camarade, ni moralement, ni matériellement, n’a pris part à la bagarre qui a coûté la vie à Dongé. Il est innocent et le jugement de classe qui le frappe nous frappe aussi.

Aucun sacrifice ne coûtera au prolétariat de France pour arracher Durand des griffes acérées de notre boiteuse justice française, pour faire réviser un procès de tendance, pour effacer le crime dont il est victime.

Tout sera employé, et si devant une aussi effroyable iniquité la masse doit rester veule et passive, on trouvera dans nos rangs des hommes qui n’ont pas oublié l’acquittement de M. Grégori par le jury de la Seine.

Pour sortir couvert de fleurs et d’honneurs d’une Cour d’assises, il faut avoir commis un crime symbolique. Nous en commettrons à notre tour. Nous frapperons à mort le symbole de l’exploitation de l’homme par l’homme en la personne d’un gros métallurgiste ; celui de la trahison en la personne d’un ex-grève généraliste, même s’il est président du Conseil des ministres ; celui de la cruauté, de l’égoïsme en la personne d’un juge, d’un financier, d’un parvenu par rapine ; celui de la lâcheté doublée d’idiotie malfaisante, en celle d’un juré de Rouen.

Tous les journaux bourgeois, leurs dirigeants ; tous conservateurs du régime capitaliste que nous subissons ; tous les réacteurs, nos gouvernants surtout sont complices moralement du crime qui vient de se perpétrer à Rouen; Ils doivent en subir les conséquences.

Le tribunal du prolétariat est en fonction. S’il ne peut prononcer la condamnation à mort des coupables, est libre de mettre au service de l’Innocent son action, sa force et son arme.

C’est ce qu’il doit faire tout de suite. L’appel lancé par la C.G.T. sera entendu. Tous debout contre les assassins légaux : Tous debout pour la libération de Durand !

A. RIVELLI

ORDRE DU JOUR

             Les travailleurs marseillais, au nombre de plus de 2.000 présents au meeting organisé à la Bourse du Travail par l’Union des Chambres Syndicales des Bouches-du-Rhône, le 3 décembre 1910.

Après avoir entendu les camarades Marck, Thuiller, délégués par la C.G.T.; Filliol, du syndicat des dockers, faire l’exposé du procès de Rouen et compris tout ce qu’a d’ignoble ce honteux verdict de classe ;

Considérant que jamais encore la bourgeoisie n’était descendue aussi bas pour satisfaire son désir de répression haineuse contre la classe ouvrière;

Que, plus particulièrement pour le cas de Durand, la complicité morale est inadmissible ; qu’elle rétablirait la lettre de cachet, tout comme les régimes césariens ; qu’un régime se déshonore lorsque pour se maintenir il en arrive à des procédés semblables à ceux qui ont fait condamner Durand à la peine de mort, parce que secrétaire d’une organisation ouvrière ;

Adressent leur salut fraternel et leurs encouragements à ce camarade ;

Envoient leurs sentiments de profond dégoût aux douze crétins qui l’ont condamnés ;

            Ils prennent l’engagement d’obtenir la libération de Durand et parvenir à la révision de son procès, en répondant, pour cela, à l’appel de la C.G.T.

 

L’Union des C.S.

 

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