L’éclatement des anarchistes

Bakounine3

L’éclatement des anarchistes

Nous pourrions dire par provocation que les groupes anarchistes de manière congénitale se scindent, se dispersent, se concurrencent  et s’éparpillent à qui mieux mieux depuis plus d’un siècle. C’est le péché originel de l’anarchisme français.

Les groupes libertaires passent leur temps à s’autodétruire plutôt qu’à organiser une réponse appropriée à la lutte contre le capitalisme y compris celui d’Etat et le pouvoir en place. C’est le constat que l’on est en droit d’affirmer, une sorte de droit d’inventaire avec le recul du temps. Insuffisance numérique, manque de cohésion,  manque de continuité, petites coteries éphémères, systèmes claniques, schémas d’organisation anachroniques, contradictions récurrentes, multiplicité de tendances, sous tendances anarchistes toutes dans le vrai plus vrai que nature… on constate que l’anarchisme moderne se dégage mal des réflexes autoritaires ce qui obère notre capacité à travailler ensemble et nous rend inaudible vis-à-vis de l’extérieur.

L’anarchisme s’enferme dans sa tour d’ivoire, dans sa bulle, sans pouvoir vérifier ses bagages intellectuels et pratiques dans une juste confrontation avec les autres. Comme nous ne participons pas aux joutes électorales, nous sommes éclipsés du débat politique d’autant que nous avons abandonné les campagnes abstentionnistes.

Seules survivances du  glorieux passé anarchiste : une posture dans un genre de vie non conformiste, l’éventuelle appartenance à un syndicat à direction anarcho-syndicaliste ou l’aspect précurseur dans certains domaines culturels contemporains.

Les médias anarchistes demeurent confidentiels et peinent à briser le mur du silence pour peser sur l’actualité. Les libertaires ont bien du mal à  donner du sens commun entre leurs différentes chapelles d’appartenance.

Si nous nous référons toujours à la Fédération Jurassienne et à la Commune, nous sommes à la traîne pour interpréter les données scientifiques, sociologiques, économiques… pour comprendre notre monde d’aujourd’hui ce qui relègue l’anarchisme aux rêves en dehors de toute réalité actuelle. Les anarchistes ont de plus en plus de mal à  engendrer des fragments de résistance et soutenir une culture réfractaire originelle. Nos vœux sont pieux.

A périodicités régulières, des appels à l’unité émergent le temps de quelques centaines de signatures sachant in fine que les organisations les plus structurées essaieront de capter l’initiative. Pourtant la recherche de l’unité passerait plutôt par une recherche de fondements, de positions d’esprit et de lignes de cohésion.

Nous devrions accepter que des transversales s’établissent entre des itinéraires différents. Dans nos milieux où il y a davantage de richesse d’individus que de masses, une pensée bakouniniste centrée sur la liberté invite irréductiblement à la pluralité.

Le mouvement libertaire n’est plus une force d’attraction, on pourrait même dire qu’il devient un repoussoir tellement son militantisme semble dépassé, sectaire et en dehors du temps.

Plusieurs militants ne sont intéressés que par une posture révolutionnaire, une radicalité de propos ou d’actions ponctuelles à moins que ce ne soit l’ébauche d’une alternative non globalisante d’un genre de vie ou plutôt d’un style de vie différent.

L’anarchisme, il faut s’y faire, ne représentera jamais en France une organisation où il ne reste qu’à attendre que les masses nous rejoignent et s’y engouffrent. Nous ne sommes pas les guides éclairés du prolétariat même si nous pouvons donner des pistes. A contrario, vouloir garder le temple des pères fondateurs de l’anarchisme est voué de même à l’échec : le fait de conserver des idées telles des dogmes nous enferment d’autant que les coteries libertaires anesthésiées ne sont en rien en prise avec le quotidien, l’actualité et la vie concrète.

A regarder de plus près, nos anciens étaient certainement plus modernes que nous autres prétendument leurs continuateurs cars ils étaient en prise avec la réalité. Ils connectaient les connaissances, les idées de leur temps et les directions pour mettre en application leurs réflexions. Ces dernières ne compartimentaient pas les recherches mais les globalisaient. Dans une publication comme Les Temps Nouveaux par exemple, une large place était laissée aux informations internationales, ce qui permettaient un brassage d’informations et de même un foisonnement d’idées.

Léo Ferré pourrait mettre en vers nos mots usés. Le pire est parfois d’employer les mots des autres, pas ceux des pauvres gens mais des penseurs marxistes par exemple, ce qui nous enferme de fait dans l’idéologie de ces derniers.

Il nous faut alors revisiter notre outillage intellectuel visant à l’appréhension d’une réalité globale.

Parfois, il nous arrive de participer à l’effervescence sociale de manière visible mais peu de temps après le soufflé redescend et nous renvoie aux calendes grecques d’une hypothétique révolution.

Dans un esprit de synthèse, il serait intéressant d’analyser et répertorier ce qu’il y a de commun entre une grève générale, une grève perlée, la vie en squat, la réalisation d’ auto-réductions ou de boycottages, la défense de ZAD, la Commune, le communisme libertaire mis en pratique lors de la Révolution espagnole, les œuvres de Proudhon, les articles de Bakounine, l’individualisme d’Armand ou Lorulot, Occupy Wall street, toutes ces parcelles d’anarchie visibles et vivantes. Ces événements passés et réalisés ne seront utiles que lorsque des idées neuves et des mises en pratiques cohérentes de celles-ci seront impulsées.

Ce nouveau modus vivendi anarchiste s’interpénètrera  pour mieux asphyxier les idées de la Haute bourgeoisie sinon c’est le contraire qui se produira ; c’est d’ailleurs elle qui gagne présentement.

Aujourd’hui les secteurs primaires et secondaires au niveau économique deviennent la portion congrue des travailleurs, pourtant c’est dans ces secteurs en perte de vitesse que les luttes les plus intéressantes se déroulent de nos jours : Amap, ZAD, occupations d’usine, séquestration de patrons…

D’autres compagnons s’illustrent dans les luttes culturelles dont celles des intermittents du spectacle. Pourquoi ? Parce que culture et pouvoir étatique sont antinomiques. Plus une mairie réactionnaire, de gauche comme de droite, ou l’Etat lui-même se renforcent plus la culture se noie et l’activité culturelle régresse. Une culture vivante ne peut se réaliser qu’avec des comportements vivants des différents acteurs du secteur. La contre-culture, la sensibilité collective, l’underground, renforcent la position libertaire comprise comme émanation d’une force d’opposition et alternative.

L’imagerie d’Epinal de l’anarchiste qui vit en vase clos n’est pas dénué de tout fondement. Le problème de la consanguinité intellectuelle c’est qu’elle n’irrigue plus une pensée vivante, contemporaine ce qui cantonne la pensée libertaire au vestiaire des vieilles idées, des vieilleries et des antiquités philosophiques.

Si l’anarchisme ne sort pas de son confinement, il relèvera du délit d’initiés valable uniquement au premier cercle des intéressés. Faire sens commun relève du défi à relever pour les libertaires afin non pas d’établir un catalogue de bonnes recettes mais des propositions pour influer sur le réel et le transformer pour l’intérêt général notamment en faveur des plus démunis. Au travers de cette transformation transparaît la lutte contre toutes les aliénations et les oppressions car rien pour nous autres n’est au-dessus de la liberté, sachant que cette dernière ne peut être obtenue que par l’égalité économique et sociale. Refus de toute domination, de toute soumission à l’ordre établi, des préjugés…guide notre ligne de conduite individuelle car nous sommes des révoltés de toutes les heures, les amants passionnés de la culture de soi-même et qu’il est toujours utile et nécessaire d’être indigné par les injustices du quotidien.

Paradoxe de l’anarchisme français : et si l’éclatement des groupes libertaires était signe de bonne santé et un gage de pérennité de la pensée anarchiste ?

Ne peut-on envisager un pacte de bonne conduite entre noyaux ou cercles libertaires au sein d’une même commune, d’une même région, d’un même pays ?

Nous fonctionnons par affinité et quand l’affinité cesse, il est temps de se séparer sans pour autant ne plus travailler ensemble, c’est sans doute cela le fédéralisme libertaire. Une multiplicité de journaux papier ou sur le net ne peut nuire à la propagation de l’idéal libertaire. La fondation de centres de recherches, de librairies, coopératives, de médias et lieux alternatifs ne peut que nous conforter dans nos démarches. La parution des Temps Nouveaux, du libertaire et de l’Anarchie avant 1914, sans compter une foultitude d’hebdomadaires et mensuels locaux ou régionaux en France, n’a jamais entravé le recrutement de sympathisants libertaires, bien au contraire cette multiplicité a servi de stimulant. De même de nos jours, la parution d’articles, de journaux quotidiens, hebdo, mensuels…sur le net ne peut qu’enrichir notre lectorat en nombre et en qualité.

C’est pourquoi, nous constatons aujourd’hui, qu’il vaut mieux diversifier l’offre de publications libertaires plutôt que de centrer et concentrer toutes les publications aux mains de détenteurs d’un journal appartenant à une même organisation.

La volonté de rupture, de critique est consubstantielle de la pensée anarchiste. Afin d’éviter la sclérose du mouvement, nous ne pouvons qu’appuyer la fondation de groupes affinitaires dans toutes les communes de France afin de mailler le territoire, de créer  plusieurs journaux et revues, des lieux de vie, et d’échanger les expériences, les apports de recherches des uns et des autres afin de former des individus aptes à se gouverner eux-mêmes, en paix et en s’entraidant.

Semons et essaimons, retrouvons l’oreille du monde du travail, soyons les précurseurs de nouvelles conquêtes sociales et sociétales, vivons du mieux possible notre vie en n’oubliant pas pour autant ceux qui nous entourent. Voilà quelques prémices à la convergence des libertaires plutôt qu’une unité organique factice et bien mal nommée.

 

 

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