Jules Durand n’était pas socialiste révolutionnaire mais bien anarchiste

Port

Charles Marck:

« Et me voici arrivé à entreprendre de parler de cette scandaleuse affaire, qui passionna tous les milieux et dans laquelle la justice bourgeoise étala d’une façon odieuse, toute la haine qu’elle était susceptible de professer vis-à-vis de la classe ouvrière et jusqu’à quel point elle était capable d’exercer sa vengeance contre elle.

Je connaissais particulièrement notre camarade Durand, depuis l’époque où il travaillait, en qualité d’apprenti, chez un bourrelier, qui habitait dans l’immeuble où je logeais moi-même, Cours de la République, au Havre.

Je l’avais perdu de vue, à la suite forcée de mon départ, pour Londres. Je devais le retrouver, comme ouvrier charbonnier, dont il devint secrétaire, au moment de la grève de 1910.

Je rappelle pour mémoire, que cette grève avait éclaté pour protester contre l’emploi d’un appareil de transbordement du charbon – appareil dit : Clarke, du nom de l’inventeur – lequel supprimait une grande quantité d’ouvriers et qui, en une vingtaine d’heures, était capable de faire le travail d’une quantité de travailleurs, pouvant aller jusqu’à 150, à raison de 150 à 200 tonnes à l’heure. Le travail consistait à remplir les soutes du steamer « Provence sur lequel était tenté l’expérience.

Comme toujours, la Compagnie Générale Transatlantique, à qui appartenait le navire, avait fait appel aux jaunes et elle en trouva qui, sous la conduite d’un nommé Dongé furent employés à des conditions supérieures à celles que les charbonniers avaient posé pour la reprise du travail.

Ce Dongé était un alcoolique invétéré et père de 3 enfants, il avait abandonné sa famille. Une véritable brute, dans toute l’acceptation du mot. Soupçonné à juste titre d’être un mouchard, il avait été chassé d’une réunion, dans laquelle il s’était faufilé et, cela malgré l’intervention de Durand.

Diverses entrevues avaient été sollicitées par le syndicat et, aussi, par le juge de paix, mais les directeurs de la Compagnie transatlantique ne voulurent rien entendre.

Les réunions se poursuivaient dans le calme le plus complet, au grand dépit des magnats maritimes du port. Durand exhortait ses Camarades à ne pas flancher et à rester ferme dans leurs revendications.

Le 9 septembre, et après deux jours et deux nuits d’un travail sans arrête, Dongé, qui possédait quelques pièces de cinq francs, se rendit dans un café situé à l’extrémité du port, sur le quai d’Orléans, y but force « petits sous » arrosés de nombreux verres d’alcool, et ce pendant toute une partie de l’après-midi. Il ne quitta le bistrot que pour aller acheter un révolver puis, il revint au débit qu’il avait quitté auparavant et continua à boire.

Il y avait d’autres charbonniers qui avaient également bu pas mal, et se trouvaient dans un état d’ébriété, comme l’était Dongé lui-même, et à qui ce dernier chercha querelle, en faisant sonner l’argent qu’il avait dans sa poche. Reprochant à Dongé son attitude dégoûtante, les ouvriers se retrouvèrent sur le trottoir, où les avaient provoqués les insultes de Dongé, à qui ils répondaient. Et une bagarre de courte durée éclata. Et par une simple poussée donnée à Dongé, celui-ci tomba à terre, la tête sur le bord du trottoir et en mourut le lendemain.

Alors, tels des chacals, tout ce que le Havre comptait d’exploiteurs et de journalistes à leur solde, hurlèrent à l’assassinat prémédité et accusèrent nettement Durand d’avoir causé cette mort, par suite de ses provacations au meurtre. N’avait-il pas dit « qu’il fallait supprimer des rangs des grévistes les alcooliques et les perturbateurs qui viennent dans les réunions ».

Une campagne s’échafauda sur ce thème et elle aboutit à l’arrestation de Durand, qui fut emprisonné. En même temps que lui, on procédait à l’arrestation des Camarades Gaston Boyer et de son frère Henri, trésorier et secrétaire-adjoint du syndicat. Quatre autres ouvriers charbonniers les rejoignirent ; les auteurs involontaires de la mort de Dongé, les nommés Lefrançois, Couillandre, Bauzin et Mahieu – tous quatre parfaitement inconnus au syndicat. Mais alors que le casier judiciaire des Membres du bureau était vierge, ceux des quatre inculpés était déjà garni de condamnations antérieures.

Est-il besoin de dire que a grève fut terminée, sur le coup, au grand bénéfice des manutentionnaires de la Cie Transatlantique, dont l’un d’eux, qui avait pris la tête de la campagne infâme contre Durand se nommait Ducrot. Il était aidé dans sa funeste tâche, par son chef d’armement, Delarue, chargé spécialement d’influencer quelques ouvriers, pour leur faire déposer que la mort de Dongé avait bel et bien été votée dans une des réunions à laquelle ils avaient assisté.

L’instruction fut confiée au juge Vernis. Elle ne traîna pas et c’est devant la Cour d’Assises de la Seine-Inférieure que cette caricature judiciaire traîna nos Camarades et les autres inculpés.

Et le Vendredi 25 Novembre 1910, le prolétariat français apprit, avec stupeur, que Durand, rendu moralement responsable de la mort de Dongé, était « condamné à mort » ; les frères Boyer étaient acquittés. Quant à Mathieu, il était gratifié de 15 ans de Travaux forcés ; Couillandre et Lefrançois étaient gratifiés de 8 années de la même peine, ce dernier étant relégué.

Ainsi se termina ce procès qui fut certes l’un des plus scandaleux, à mettre à l’actif de juges, qui en comptaient pourtant déjà d’autres aussi ignobles.

L’indignation, partout, était à son comble. Le port fut déserté et la Bourse du Travail organisa immédiatement une grande manifestation qui, d’ailleurs, fut dissoute, par la police, avant même qu’elle ait pu se dérouler jusqu’au Rond-Point, à quelques trois cents mètres de « Franklin ».[…]

 

Le libertaire Hors Série Juin 2018 (3)

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