Confédéralisme démocratique

la mer

Des printemps arabes terminés en dictature, une lutte des Indignés d’Espagne
récupérée et dénaturée par les politiciens de Podemos, un mouvement social en
France contre les lois travail vaincu par le néo-libéralisme de Macron… partout dans
le monde, ceux qui n’acceptent pas l’aliénation étatique et la domination du marché
constatent leur impuissance. Pourtant, çà et là, des poches de résistance existent
dans les villes comme dans les bourgades, dans les usines comme dans les campagnes.
Mais, dispersées, sans projet politique global, sans organisation fédérative
pérenne, elles ne constituent pas une force susceptible d’inquiéter durablement le
pouvoir et la finance. Que ce soit pacifiquement ou par la violence, les États gèrent
plus ou moins habilement les zones d’autonomie et les groupements rebelles. Voilà
pourquoi le confédéralisme démocratique se présente comme une idée nouvelle,
universaliste, une proposition révolutionnaire syncrétiste, une dernière chance pour
un socialisme moribond. Cihan Kendal, commandant du Centre d’entraînement
international des Unités de protection du peuple (YPG) de Syrie, en donne cette
brève définition :
« Ce n’est ni l’idée anarchiste d’abolir l’entièreté de l’État immédiatement, ni l’idée
communiste de prendre le contrôle de l’entièreté de l’État immédiatement. Avec le
temps, nous allons organiser des alternatives pour chaque partie de l’État contrôlée
par le peuple, et quand elles fonctionneront, ces parties de l’État se dissoudront. »
Comment cette idée a-t-elle germé ? Le confédéralisme démocratique n’est pas né,
un matin, de l’imagination fertile d’un homme providentiel s’appellerait-il Abdullah
Öcalan. Celui-ci a tiré les enseignements de l’impasse politique et militaire du
marxisme-léninisme comme du nationalisme en Turquie et s’est inspiré d’une
branche de l’anarchisme, le municipalisme libertaire. L’ambiguë révolution syrienne
donnera aux Kurdes du Rojava l’opportunité de le mettre en chantier et d’opérer de
la sorte ce qui paraît une impossible conciliation entre démocratie directe et maintien
– provisoire – d’un État et du capitalisme. Quels enseignements en tirer ?
La genèse d’une alternative socialiste
C’est au sein du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) que naquit le « confédéralisme démocratique ». Quand est fondé ce parti, en 1978, il adopte une ligne
marxiste-léniniste dure, avant-gardiste et nationaliste. Une ligne qui se renforce et se
militarise quand il décide, en 1984, de mener une guerre de libération nationale
contre la Turquie. L’erreur serait, toutefois, de penser que le PKK est une
organisation monolithique. Dès la fin des années 1980, et plus encore dans les
années 1990, tant la discipline interne que l’objectif politique sont discutés dans
l’organisation : bien-fondé du marxisme-léninisme, indépendance ou fédéralisme,
rapports entre les hommes et femmes, écologie et protection de l’environnement,
sont des sujets de réflexion. Le génie d’Öcalan sera, d’une part, de saisir ces
évolutions, de comprendre qu’elles sont inéluctables pour la survie du parti, d’autre
part, d’être capable de mener une transformation radicale de la doctrine, au moins
dans le discours. Le hasard aidera cet aggiornamento. En prison depuis 1999, après
un enlèvement au Kenya auquel collaborèrent services secrets turcs, américains et
israéliens, Öcalan prend connaissance, par l’intermédiaire de l’un de ses avocats,
des travaux du philosophe Murray Bookchin sur l’écologie sociale et le municipalisme
libertaire. Il y trouvera une solide base théorique, au point de pouvoir se dire l’élève
de Bookchin.
Ancrage anarchiste du municipalisme libertaire
Murray Bookchin est né à New-York, en 1921, et mort, en 2006, à Burlington dans le
Vermont. Jeune ouvrier chez Ford, il termine sa vie professeur d’université. Intellectuel
militant, il se fait connaître comme le penseur de l’écologie sociale. Pour lui,
« l’obligation faite à l’homme de dominer la nature découle directement de la
domination de l’homme sur l’homme » et « la mise en coupe réglée de la terre par le…
Introduction au confédéralisme démocratique – Pierre Bance

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