Catalogne libertaire

Contre les régressions

Au jeu des passions tristes, le nationalisme est, avec la religion, la plus mortifère de toutes. Elle dit, dans l’au-delà d’un souffle ancien, l’éternel recommencement du même : l’identification de l’homme nié à une cause qui le prolonge comme infinie négation de lui-même. Doté d’un drapeau et faisant multitude, il n’est rien d’autre, comme indépendantiste, que l’illusoire aspirant à une libération qui ne sera jamais la sienne parce que nul État, existant ou en voie d’existence, ne la lui accordera jamais. Et c’est écrit depuis longtemps.
L’étrange vision, sur les écrans catalans du Spectacle, de bannières rouges et noires frappées de sigles jadis glorieux et agitées, sans honte, dans une marée d’esteladas indépendantistes, consti-tue, parmi quelques autres, le signe évident d’une confusion galopante dont l’époque reste l’infinie pourvoyeuse.
Cette époque, clairement identifiable comme ravageuse en matière d’intelligence historique, se caractérise, dans les milieux supposément radicaux, par un ralliement incessant à des probléma-tiques longtemps considérées comme contraires aux intérêts bien compris d’un ancien mouvement ouvrier conquérant qui ne pratiquait, lui, que le séparatisme de classe. Confrontés au perpétuel présent de leur misère et incapables d’opérer le moindre lien avec sa riche histoire, ses héritiers s’engagent désormais de plus en plus souvent, le coeur léger et la tête vide, dans des combats qu’on a choisis pour eux et qui, signe des temps, s’inscrivent, par force et invariablement, dans des lo-giques interclassistes, citoyennistes ou différentialistes, à l’évidence opposées, aujourd’hui comme hier, à toute perspective autonome d’émancipation sociale et humaine.
Comme on a vu, il y a peu, des libertaires en déshérence, mais surtout délestés de toute rigueur, manifester des sympathies pour le projet politico-électoraliste de recomposition institutionnelle de Podemos – dont le premier effet, prévisible et manifeste, fut de vider de son originalité inventive un « mouvement des indignés » qui n’avait lui-même de radical que l’intention –, on en voit, aujourd’hui, s’enthousiasmer jusqu’à l’absurde pour un mouvement sécessionniste de type étatique dont la raison même est, sous une forme républicaine, d’obtenir, en matière de souveraineté nationale, des prérogatives en tout point similaires à celles de la monarchie espagnole. Autrement dit, dans un cas comme dans l’autre, des « activistes sociaux » qu’on aurait pu supposer assez instruits de l’histoire pour se défier de ces impasses, se sont révélés suffisamment déconstruits du point de vue de la critique pour s’y engager, à leur place bien sûr, c’est-à-dire, au vu de leurs faibles forces, comme supplétifs métaphoriques d’un « assaut institutionnel » ou comme comparses symboliques d’une sardane patriotique.

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