La tâche fondamentale

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La tâche fondamentale

C’est par l’individu, cellule de l’humanité, élément de l’ensemble, que doit commencer toute modification qui se veut réelle et durable. La proposition inverse, c’est-à-dire, changer la société afin de changer l’individu, a déjà été discréditée par la politique et engage à différer les tâches du présent dans l’attente de lendemains qui n’arrivent pas.

L’humanité étant la résultante de la somme des individus, ses changements ou ses variations seront consécutifs et en liaison avec les changements qui se seront opérés dans chaque composant. On a toujours préféré à la lente tâche d’éducation et de formation de la personnalité de chaque homme, celle de l’emprise sur les masses, de suggérer à la collectivité, d’attirer des sympathisants. On connaît à cette fin, et depuis des millénaires, l’arme puissante : l’éloquence, le faciès héroïque, ou la phrase grandiloquente. De même que l’on connaît depuis des millénaires le point faible des foules : l’affectivité, ce que l’on est convenu d’appeler le cœur. Mais par la suggestion, nous l’avons déjà vu, on ne sort pas du grégarisme et si l’on ne profite pas des premiers instants d’enthousiasme, avant que ne commence la désagrégation, on aura tout perdu.

Le naturisme est dans le vrai quand il promet la Rédemption humaine en échange de la rédemption de chacun en tant que résultante de la rédemption individuelle. Chaque individu doit travailler et mûrir la sienne, sans rien attendre des autres. Ce n’est qu’ainsi, avec des individualités conscientes de leur devoir, de leur mission et de leur force, que l’on pourra construire la société de demain. La soumission, fondement du despotisme, doit être détruite chez l’individu. On annule l’autorité, en démontrant qu’elle n’est pas nécessaire pour déterminer notre conduite. La santé, tout comme la liberté doivent être la conquête de chacun. Ce ne sont pas des mannes venues du ciel.

Il est très pratique et très commode de décharger notre faiblesse physique et morale d’aujourd’hui, par la promesse d’une rectification de notre conduite dans un lendemain idéal. Puisque, dans le milieu social et l’organisation sociale actuels il est impossible d’avoir une vie naturiste et une attitude absolument libertaire.

L’ouvrier qui doit au cours de son travail respirer des effluves malsaines, qui doit être à l’ombre ou dans l’obscurité alors que le soleil brille généreusement, qui doit consacrer des heures au repos, ou à l’activité, qui doit habiter une maison obscure dans une rue infestée de mauvaises odeurs et se nourrir d’abats du marché à cause des contraintes économiques, ne peut prétendre à une vie et à des habitudes absolument naturistes. Il lui est cependant possible, d’éviter de multiples influences nocives pour sa santé, telles que, l’alcool, le tabac, le bar, le manque d’hygiène, et d’en avoir qui lui soient bénéfiques, telles que la promenade en campagne au contact du soleil et de l’air pur, de choisir parmi les abats alimentaires ceux qui sont les moins dangereux. Et il deviendra digne de tout, s’il commence par conquérir ce qui est à sa portée. Des obstacles similaires se présentent, dans la société actuelle, à qui veut avoir une attitude libertaire. Il doit dans la plupart des cas succomber sous la férule du pouvoir et des normes d’organisation d’Etat ; mais cela ne doit pas nous servir de prétexte pour nous faire oublier ce qui nous est accessible, la dose d’indépendance que l’on nous tolère. La personnalité s’affirme, dans la résistance à toute imposition tout comme dans l’acte rebelle, en démontrant que pour agir avec dignité point n’est besoin de normes ni d’impositions extérieures, car nous sommes aptes à vivre la vie libre de demain. Nous pouvons, cependant, aujourd’hui, ne pas apporter de l’eau au moulin de notre esclavage, soit en réduisant nos besoins, soit en ne succombant pas aux actes inconscients ou aux passions néfastes.

La misère n’est pas totalement le produit de l’organisation sociale. L’abjection de l’individu y participe aussi. La procréation sans retenue et sans conscience telle qu’on la pratique, stupidement, la saleté dans laquelle ils pataugent, et les bassesses porales auxquelles ils se prêtent, font que les misérables ne sont pas toujours exempts de culpabilité.

Lorulot dépeint dans son roman « Parmi les loups », plusieurs types d’anarchistes supposés tels, avec qui une convivialité dans une société libre serait impossible. Bien que j’ai lu la réfutation du défunt Mella, à l’obstacle que représentent pour la liberté les passions humaine, je suis de ceux qui pensent qu’il est des passions humaines contraires à la convivialité dans une société libre. Que dire de la jalousie et de sa belle-fille la calomnie ? Et de la vanité ? Et de l’arrivisme ?…Il n’existe pas contre ces passions, contre cette boue de l’humanité de remèdes indirects. Le miracle d’une révolution ne sert à rien, si l’individu ne s’étudie pas lui-même, s’il n’essaie pas de se purifier, de forger sa personnalité indépendante, de lui enlever ce qu’elle a de gênant pour les autres, d’être en somme maître de ses actes. Plus d’une expérience de colonie naturiste ou libertaire, a échoué à cause de ce fond d’inconscience et de ce lest d’inculture que nous portons en nous. Contre elles, le seul remède est le contrôle de soi, le « connais-toi toi-même » et « excuse selon ta propre faiblesse celle des autres. »

Sans cette tâche d’éducation de soi, sans cette tâche de dépassement individuel, sans cette habilitation préalable des individus à la vivre, je ne crois pas à la stabilité de la société libre de demain. Si c’est en marchant que l’on démontre le mouvement, commençons par nous-mêmes et démontrons par notre conduite aux partisans du confort et aux incrédules que pour être maîtres de nos passions, il nous suffit de vouloir.

Docteur Isaac Puente (Texte paru dans le libertaire d’Avril 1982)

Ce texte écrit il y a 90 ans, en 1927, nous semble toujours d’actualité toutes choses égales par ailleurs. Nous pourrions remplacer certains termes désuets par un vocabulaire plus contemporain mais le fond demeure d’actualité.

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