Pour une société sans classes ni Etat

Etat virus

Que Marx n’ait jamais abandonné l’utopie anarchiste de sa jeunesse, c’est possible. Que le marxisme ait été défiguré et trahi, d’abord par Engels, puis par Lénine et ses épigones, et que les tenants du « marxisme établi » n’offrent de la pensée de Marx qu’une misérable ou sinistre caricature, c’est une évidence. Mais ne peut-on se demander si les germes de cette trahison ne sont pas dans la pensée de Marx elle-même et, notamment, dans la contradiction entre les méthodes préconisées et la finalité poursuivie, entre la théorie et la pratique ?

Marx pose comme but du mouvement prolétaire l’instauration d’une société anarchiste, c’est-à-dire sans Etat et sans classes, mais prétend y parvenir par une voie qui maintient et renforce le pouvoir d’Etat – donc le despotisme et l’oppression, – perpétue cet antagonisme du politique et du social que, précisément, la révolution devait abolir, et secrète immanquablement une nouvelle classe dominante et exploitante, la bureaucratie. Pris dans ce dilemme entre son idéal anarchiste et une stratégie révolutionnaire empruntée aux blanquistes et aux jacobins et fondamentalement anti-anarchiste, Marx tente de concilier les deux par un acte de foi, le dépérissement de l’Etat, qu’aucun argument tant soit peu « scientifique » ne vient étayer. L’Histoire vient même invalidée cette approche au regard des expériences russe, chinoise, cubaine…

Marx proclame : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », mais prône la constitution de partis prolétariens nationaux, qui ne peuvent être, en dépit de toutes ses précautions oratoires, que la négation de la solidarité internationale des travailleurs et que la confirmation des divisions étatiques – cette rupture de la « morale universelle ».

Marx affirme la nécessité d’une auto-émancipation du prolétariat, mais refuse d’appliquer dans l’Internationale les principes d’autonomie et de libre fédération qui en sont l’indispensable condition ; se méfiant de tout dogmatisme, il en vient cependant à ériger en règle obligatoire sa théorie de l’action politique et à déclarer hérétique tout individu ou section qui n’accepte pas de s’y soumettre.

Il est aisé de condamner au nom de Marx, les déviations du marxisme ; mais comment nier que ces « déviations » sont celles-là mêmes que Bakounine pressentait – avec quelle lucidité – il y a plus d’un siècle ?

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