Réflexions au fil de l’heure par Jeanne Humbert

Jeanne Humbert

Réflexions au fil de l’heure par Jeanne Humbert

Je ne peux souscrire à la valeur des jugements péremptoires qui décident de ce qui est bon ou mauvais, de beau ou de laid, de juste ou d’injuste. Il est difficile de rester honnêtement objectif ; dans son for intérieur, l’individu étant toujours guidé par ses goûts personnels, ses opinions tenaces ou provisoires, ses penchants affectifs ou ses inimitiés. Selon soi, chacun a sur l’esthétique et sur toute chose, sa propre mesure. Mais les mass-media, ceux qui font l’opinion du grand nombre, ne s’embarrassent pas de nuances ni d’examens. Ils tranchent.

N’ayant de compte à rendre à qui que ce soit, j’essaie d’échapper à ces détestables formes de basse démagogie en exprimant le fond de ma pensée indépendamment d’une quelconque compromission ni intime préférence, restant tout au long de ma vie fidèlement attachée à mes concepts libertaires dans l’acception formelle et déterminante, sans autre engagement (mot de domestique !) que ma seule résistance aux influences corruptrices, idéologiques ou autres, sans dérapage vers des concessions aux traditions débiles consternantes, sous aucun prétexte. Dans mes écrits, je vise moins à séduire qu’à créer le contact, éclairer un peu, appeler l’attention de ceux et celles qui me lisent sur certains problèmes essentiels ou sur quelques personnalités remarquables qui restent des années dans le purgatoire des lettres et des idées, quand ils ne sont pas volontairement enfouis dans un oubli sépulcral.

Ce préambule n’a pas l’intention de me poser en exemple. Qui me connaît sait mon effacement. Il tend simplement qu’à bien poser les soucis qu’inspirent à chacun, et aux plus jeunes surtout, les problèmes de l’heure.

L’expansion démesurée de l’industrialisation depuis les premières décennies de ce siècle, dans le monde et, bien sûr, dans notre pays, essentiellement agricole et artisan à l’origine, plus l’explosion démographique démentielle, criminellement encouragée et rémunérée, ont traîné à leur suite toutes les formes d’esclavage, les cités-dortoirs avec leurs blocs de ciment uniformément édifiés, leurs logements exigus tristement identiques, d’où ne fusent ni rires, ni chants humains. Tout cela sans contrepartie de sécurité de travail, de quiétude morale et matérielle pour les forçats des deux sexes qui sont soumis à ce modernisme échevelé. Les moyens de vivre qui leur sont dévolus sont des plus réduits et des plus aléatoires étant donné le trop grand nombre de candidats à l’embauche, le machinisme chaque jour plus perfectionné qui élimine automatiquement le besoin de bras, les émigrations et les conflits de guerre constants. Bilan : les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres !

Et l’on se dit…à quoi bon tant de tentatives, tant d’efforts, tant d’essais puisque, d’après Descartes (déjà), il vaut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde.

La vérité est toujours rugueuse et suscite pas mal de discussions, d’oppositions qui noient souvent la simplicité claire et la logique. Et l’on se demande anxieusement quel remède géant efficace pourrait guérir les plaies de ce monde gangréné ?…Ma longue existence a vu s’évanouir trop de chimères pour que mon réalisme objectif put se satisfaire d’hypothétiques prévisions sur le présent et l’avenir des sociétés malades de leur expansion même. Les révoltes sporadiques populaires de défense et de justes revendications ne sont que temporairement calmées par quelques miettes accordées à regret par ceux qui détiennent encore tous les pouvoirs, l’argent, les monopoles, la force policière et militaire. Et aussi, il faut compter avec les complications malaisées à régler d’une crise économique sans cesse aggravée, les guerres ici et là, entretenues par des puissances maîtresses pour leurs besoins inavouables de mainmise sur les nations mineures sacrifiées.

La réunion de ces calamités ne manque pas de susciter un regain des instincts primitifs d’un racisme latent, nié, mais terriblement ancré au fond de nos consciences. Tant de maux, tant d’obstacles à vaincre avant de sortir de ce bourbier dans lequel nous sommes tous enlisés !… Eh bien ! Envers et contre tout, malgré tous ces naufrages, le recul de nos plus chères espérances, nos aspirations d’une harmonie de tous les peuples réconciliés ; d’une communion de tous les êtres dans le même idéal de paix, d’équité, de fraternisation réelle ; de la disparition d’un étatisme autoritaire étroit et des règles abusives de l’Eglise et du Militaire…le vrai libertaire, le militant actif et convaincu du bienfondé de ses convictions profondes ne peut baisser les bras et renoncer à son apostolat.

Et ces quelques lignes n’ont d’autres motivations que celle d’encourager les jeunes, parfois déçus, inquiets à juste titre, à ne pas perdre pied, à garder leur foi dans une humanité plus clairvoyante, améliorée ; en une vie, enfin, qui doit et peut changer. Gardez-vous intacts le plus possible, préservez-vous, tout en apportant les fruits de votre jeunesse, si brève, au soutien et à la diffusion de l’idéalisme libertaire réaliste. Instruisez-vous et répandez vos connaissances autour de vous. Votre propre salut et le salut collectif sont en jeu. Ne cédez pas au scepticisme négatif et stérile. Remisez la déprime. Agissez. Donnez un sens à votre vie.

Jeanne Humbert (Le libertaire N°49 d’Août 1984).

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