Point de vue sur l’anarchisme

Lecture libertaire

Point de vue sur l’anarchisme

Le passé dans lequel l’idée anarchiste avait des représentants célèbres en Europe  n’est pas si lointain. L’anarchisme pesait dans les syndicats et tenait bonne place  aussi dans la littérature, les arts et la science.

Si aujourd’hui l’anarchie manque des intelligences qui lui ont donné une valeur scientifique et philosophique, si aujourd’hui nous n’avons pas un Reclus, un Kropotkine, un Rocker…, si aujourd’hui nous avons perdu en qualité intrinsèque, nous avons gagné en quantité de consciences individuelles anonymes, de nos propres personnalités lentement construites. L’anarchisme, cessant d’être le patrimoine spirituel d’une minorité choisie, commence à être l’aspiration latente du meilleur de l’humanité; le grand rêve, presque éclairé, de ce que l’on peut appeler la fleur des multitudes. Le credo réduit, le corps clos de la pure doctrine, est aujourd’hui l’idéal de vie pour une partie de l’humanité, l’aspiration à la libération et l’émancipation, à la fraternité et à la justice.

Quelle valeur d’universalité l’idée d’acratie porte en elle-même, en tant que conception de l’homme/femme et de la société future ?

Il y a trop de malentendus autour de nos idées, pour que nous ne fassions pas tous un effort pour donner à l’anarchisme sa vraie physionomie morale, de sorte qu’il ne soit pas du devoir de chacun de l’exalter en nous-mêmes, comme dans nos paroles à chaque instant.

Les ennemis traditionnels des idées de progrès ont essayé, sans cesse, de dénaturer le caractère de l’anarchisme en déformant ses idées et en présentant constamment les anarchistes comme l’antithèse de qui nous sommes, par nous-mêmes et par nos idées.

Et ce qui est malheureux dans cette affaire, c’est que nous devons avouer que, à certaines occasions et chez certains individus qui se sont qualifiés d’anarchistes sans l’être, étant moralement incapables de l’être, cette légende déshonorante, tissée autour de nous par les ennemis de l’anarchie, a trouvé des points d’ancrage dans la réalité. Et c’est l’une des nombreuses choses qui doivent être combattues et évitées.

Alors qu’est-ce que l’anarchisme?

Allons-nous chercher l’origine du mot et l’idée à ses débuts quand les mots anarchie et anarchisme ont été prononcés pour la première fois?

Ce n’est qu’avec Proudhon et Bakounine que l’idée se forme et se consolide, que l’idée prend caractère et contour, qui exprime ses déclarations et devient un corps de doctrine, à la fois révolutionnaire et constructif. Elle attaque l’État politique, la domination de certains hommes sur d’autres hommes, ainsi que l’idée d’Autorité, principe moral créé pour fonder le fait accompli de cette domination. Elle attaque les pouvoirs à caractère humain, constitués sur ce fait et ce principe, ainsi que les pouvoirs de nature divine, créés pour légitimer et consolider le Pouvoir matériel, à travers l’idée de divinité, administré par les prêtres. Bakounine écrit son «Dieu et l’État», exigence non encore passée contre les deux formes de tyrannie des hommes: religieuse et politique, et Proudhon prononce la fameuse phrase: La propriété c’est le vol.

Mais avant d’atteindre ces deux manifestations publiques, ces deux consolidations générales de l’anarchie, comme protestation sociale et comme idéal humain, tout un lent processus philosophique a été nécessaire; toute l’épopée de l’effort humain a été précise, contre l’ignorance, la tyrannie et l’injustice, dont les marqueurs sont, à la fin de l’antiquité, Spartacus et ses esclaves rebelles par exemple.

Pour ceux qui contemplent, avec un regard objectif, de loin et en spectateur, cet édifice lent et majestueux du progrès humain; pour ceux qui aperçoivent, un à un et tous ensemble, les grands détails du grand ensemble, quelle merveilleuse vision nous offre le panorama de l’histoire! Quelle leçon de ténacité, de patience et d’optimisme il nous donne! Comme le progrès a été constant, les conséquences calculées mathématiquement, la fin prévue d’avance, le passage d’un pas à un autre calme et continu, l’emboîtement entre une idée qui se réalisait et l’idée nouvelle qui est née incessante!

Nous sommes déjà dans la pleine vitalité morale de l’anarchie. L’idéal a déjà été formulé; notre propre processus a commencé; nous avons déjà vu son évolution graduelle. De la formule collectiviste, simple et manquant de générosité: A chacun selon sa force, on est passé à la formule communiste libertaire, plus généreuse: De chacun selon sa force et à chacun selon ses besoins. La conception unitaire, presque rudimentaire, de la société future, conçue comme un retour à la liberté originelle de la Nature, mais en concevant toujours l’homme en grand nombre, comme de grandes masses, collectivement, commence à prendre place la conception individualisée de l’homme, la vision de l’homme, L’humanité, dissoute dans les individus: l’homme, la nature prenant conscience d’elle-même, selon Reclus; Homme, cellule de tout l’édifice social, souverain, début et fin de lui-même. L’homme, entité philosophique et vivante, confronté à l’Humanité.

C’est l’anarchisme, tel qu’il est aujourd’hui, enrichi par des pensées multiples, par le progrès naturel des idées, par cette richesse intime que le sang des héros et des martyrs donne aux idéaux, qu’il faut essayer de définir.

Associez-vous, unissez-vous librement avec vos pairs, pour ce que vous ne pouvez pas faire seul; organisez votre vie libre, en vous dispensant de dieux et de maîtres, de dominations et de privilèges créés et soutenus par les plus forts au détriment des plus faibles. Détruisez l’État, cause et effet de toute tyrannie, et dénoncez  l’idée de Dieu comme inutile, détruite par la science, fille seulement de l’ignorance, de la terreur humaine devant les phénomènes naturels. Mettez la terre, héritage de tous les hommes, entre les mains de tous les hommes. Propriété, vol commis par les forts et les brutaux d’une époque, au détriment de tous les plus faibles, c’est une immoralité condamnée par toutes les lois naturelles. Tout appartient à tout le monde. Tout ce dont vous avez besoin est à vous, et votre besoin et votre liberté de prendre ne devraient pas avoir plus de limites que le besoin et la liberté de prendre à vos semblables. Vous devez être vous-même, un homme libre et fort, respectueux et généreux en raison de votre liberté et de votre force, celui qui doit établir, entre vous et votre prochain, votre frère, les lois spontanées de la coexistence, d’entraide, d’affinité et de respect nécessaires pour que une société future, sans lois ni policiers qui appliquent ces lois.

 

Mais notre définition de l’anarchisme d’aujourd’hui, l’avancée constante de l’idée, qui ne se ferme pas, qui avance au rythme des aspirations des hommes et des acquis de la science, demain sera peut- être déjà dépassée. Aujourd’hui, nul ne conteste l’intégration de l’écologie sociale dans le projet libertaire.

Cependant, il y a dans l’anarchisme cette base générale, ce principe d’une fin infinie, que l’on peut définir en quelques mots. L’anarchisme n’est pas, comme certains le croient, une idée destructrice, un patrimoine de types pathologiques, ni de rêveurs trompés, hors de la réalité, comme certains le disent maintenant. L’anarchisme, en tant qu’idéal de vie, est aujourd’hui une organisation sociale parfaitement réalisable. Et comme concrétion morale, comme synthèse et sommet des aspirations humaines, du progrès spirituel de l’Humanité, comme idéal illimité et définitif, pour la même raison qu’il est et sera éternellement ouvert à tous les rêves des hommes, à tous enrichissements, à toutes les nuances et à toutes les innovations; comme synthèse et sommet, il est au bout de toutes les idées.

Les communistes d’État, qui nous combattent tant, ont dit et répété, par la bouche de tous leurs théoriciens, qu’ils voulaient conquérir le pouvoir, afin, après un pont prudentiel d’années, de le détruire et d’aller à la constitution d’une société sans gouvernement, à l’anarchie. La démocratie et le socialisme ont maintenu et soutenu, par la bouche de tous leurs théoriciens, que, fidèles à leurs théories évolutionnistes, ils tendent chaque jour au moindre gouvernement, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’autonomie, c’est-à-dire au gouvernement de chacun sur lui-même, et l’annulation de la puissance publique. Et les mêmes réactionnaires, les mêmes conservateurs, les mêmes partisans de l’État, pris entre les mains d’un autocrate, n’opposent pas des raisons idéales à nos conceptions. Ils les déclarent impossibles, en raison de la nature humaine qui, selon eux, ne pourra pas se passer longtemps des lois humaines et divines pour les diriger et les réprimer.

Mais, pour cette raison puissante des intérêts créés par toutes les puissances et par tous les partis, partis et pouvoirs qui ont besoin de l’ignorance et de la soumission des multitudes pour continuer à dominer les hommes et à vivre à leurs dépens; par cette loi universelle de l’ambition, de la tendance ancestrale à dominer, par la grossière profondeur de l’âme de ceux qui aspirent à régner et de ceux qui se prêtent à être les bergers des troupeaux, les chefs de la multitude, l’anarchisme, qui annule tout cela , qui se passe de tout cela, qui nécessite un esprit de sacrifice, une grandeur d’âme, un dévouement généreux et total de la vie à l’idée, qui n’est compatible avec aucune ambition ni avec aucun leadership, car ils ne rentrent pas parmi les hommes conscients , l’anarchisme, est, pour tout cela, déformé, combattu par tous ceux qui y voient, dans l’érection de l’âme humaine sur elle-même qu’elle représente une menace pour leurs intérêts et leurs ambitions.

L’instinct de conservation des puissants, menacés dans leurs intérêts et dans leur domaine; l’instinct d’auto-préservation de ceux qui aspirent aussi à posséder et à dominer, tant au nom de la démocratie et de l’autocratie, du communisme et du socialisme, tout cela conspire contre nous, nous combattant avec toutes les armes, déformant nos idées et nos actes, calomniant nos militants et sympathisants.

Même les actes que l’anarchisme a commis à travers les bras de ses hommes, assumant, à des moments précis, l’expression de la protestation et de la justice humaine, ont été utilisés par nos ennemis pour les présenter comme des destructeurs, comme une force négative devant le peuple.  Mais l’instinct humain est trop intelligent que cette manœuvre indigne n’a pas fonctionné. Le monde a su comprendre, comment les droits de l’homme et la justice humaine, l’héroïsme et la protestation contre la tyrannie, incarnent les noms des martyrs anarchistes sous toutes les latitudes.

Nous avons devant nos yeux, devant nos âmes, avant nos vies, un grand idéal à aimer, une grande cause à servir, un grand demain à forger.

Parce que chaque présent est le fils d’un passé et le père d’un futur. Nous, maintenant, dans notre humilité et dans notre modestie, devons être les faiseurs, les générateurs de ce demain de nos enfants, le demain des générations qui nous succéderont dans le progrès et dans le temps.

Une parenthèse de liberté relative s’est ouverte dans la vie sociale. On ne nous refuse pas le droit de présenter nos idées et nos voix ne sont pas étouffées lorsque nous expliquons aux hommes ce qu’est l’anarchisme et ce qu’il veut. Et il faut profiter de cette marge de liberté, de ce droit élémentaire, qu’aucune démocratie ne peut nier, peu importe combien elle se refuse, pour semer dans le cœur du peuple, dans la conscience des hommes, le germe de l’idée anarchiste , idéal d’amour, de fraternité, d’indépendance, qui élève l’homme au-dessus de lui-même et le place au milieu de la terre-mère, berceau et héritage de tous les hommes, en se basant sur elle, synthèse et sommet de toute création, la fin et le commencement de la vie sociale.

Mais nous ne devons pas localiser, racialiser, rapetisser l’universalité de l’anarchie; Il ne faut pas en faire le patrimoine d’une région, d’une classe, d’un groupe d’hommes, mais l’avenir de tous, une concrétion grandiose, l’apogée du progrès humain; à elle, qui proclame la patrie de tous les hommes et qui d’un bout à l’autre du monde, à travers toutes les frontières, de pays en pays, de continent en continent, demain peut-être d’étoile en étoile, elle doit relier les mains fraternelles de toutes les créatures.

Le travail de sensibilisation, le travail d’enseignement et de formation individuelle et collective que les groupes libertaires peuvent réaliser, est grand. Ces derniers seront la cellule d’une organisation culturelle pour le peuple et pour tous les hommes, une sorte d’université  et de tribune populaires, où débutera la formation idéologique des jeunes et des femmes.

Tout cela doit être ainsi, nous devons tous faire un effort pour agir ainsi, pour que les groupes libertaires se multiplient et qu’ils soient le plus beau moyen, la procédure la plus active pour réaliser ce semis de la graine acratique, déjà payé avec tant sang et tant de larmes, avec le martyre de tant de victimes et avec le sacrifice de tant de héros. La récolte fructueuse dont les fruits, incarnés dans la réalité, dépend du destin des hommes et de la transformation de la société. Alors encore un effort, compagnons.

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