Mai 68, Révolution ratée ?

Homme au chapeau

Mai 68, Révolution ratée ?

Pourquoi révolution ratée ?…Surtout pas de malentendu : si elle fut ratée en ce sens qu’elle n’aboutit pas à un renversement des structures autoritaires, cela ne signifie nullement qu’elle fut inutile. Cette contestation estudiantine et populaire s’avéra au contraire, sous divers aspects, non seulement utile mais nécessaire et riche d’enseignements et de promesses. Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, on constate qu’elle comportait quantité d’éléments positifs. En remettant en cause le pouvoir, l’autorité, les partis politiques, la propriété, la hiérarchie, la société de consommation, elle provoqua d’indispensables prises de conscience et de durables fissures dans la société unidimensionnelle. Mai 68 a permis à de nombreux jeunes de découvrir puis de propager les idées libertaires.

« Il y a déjà quelque chose de changé dans le royaume de France » constatait Jean Rostand dans un discours prononcé le 2 juin 1968 à la Sorbonne. « Nous ne respirons plus le même air ». Et il est bien certain que mai 68 apporta un souffle pur et vif au travers d’un climat gaullien suffocant et putride. Ce fut soudain comme une atmosphère d’après orage quand se dégagent et s’épanouissent toutes les senteurs de la nature. La jeunesse donnait à la contestation même un ton piquant et frondeur qui surprenait agréablement dans l’étouffante morosité ambiante. Bref, on respirait mieux.

Des méthodes anachroniques

Mais, commencée dans la joyeuse et insolente contestation d’un système politique rigide et sans imagination, le mouvement finit lui aussi par se scléroser sous la pression des syndicats réformistes et des partis « de gauche ».

Si, en 1936, on assista à un mouvement de classe, mai 68 aura eu un caractère nettement plus individualiste et spontané. Le Front Populaire fut un mouvement revendicatif de la classe ouvrière ; mai 68 s’ébaucha et s’épanouit d’abord chez les non-salariés du monde universitaire. Le Front populaire concernait le monde du travail, mai 68 visait à une transformation globale de la société.

Cette révolte, qui aurait pu être le détonateur d’une révolution totale et durable, ne fut en réalité qu’une insurrection éphémère. C’est en cela qu’elle fut un ratage. Une véritable révolution suppose l’abolition définitive de tout pouvoir liberticide et exige une préparation rigoureuse et réfléchie des actions à entreprendre.

Même la grève générale, panacée de nos devanciers, a démontré ses limites. Parce que la paralysie totale de la vie sociale ne peut s’éterniser sans provoquer lassitude et mécontentement. Il faut bien, de toute façon, que l’activité reprenne, quel que soit le résultat obtenu. En revanche, comme l’a mis en évidence la Révolution libertaire espagnole, la société peut parfaitement se passer des valeurs conventionnelles spéculatives sans que cela nuise au déroulement normal des activités humaines. Les échanges économiques n’en seraient pas affectés et les rapports entre producteurs et consommateurs n’en deviendraient que plus harmonieux.

L’exemple de Mai 68 ne serait inutile que si nous n’en tirions pas les leçons nécessaires. Il nous apprend que spontanéité et improvisation ne sont pas forcément synonymes et que le déclenchement d’une révolte peut parfaitement s’accommoder de spontanéité si, auparavant, les objectifs poursuivis ont été mûrement réfléchis. Or, il faut bien convenir que, en de nombreuses circonstances, l’agitation contestataire ne différait en rien de ce que nous voyons habituellement dans toutes les manifestations de rue. Ce n’est pas en arrachant des pavés, en brisant des vitrines, en brûlant des voitures et en molestant des passants qu’on fait la révolution. C’est là une tactique adoptée par tous les boutefeux et les meneurs pour orienter le mouvement dans un sens favorable à leurs ambitions personnelles : la prise de pouvoir et le triomphe d’une idéologie dogmatique et autoritaire. A moins que ce ne soit tout bonnement une provocation policière.

L’action révolutionnaire se réfère encore trop malheureusement, à des méthodes archaïques et désormais inefficaces : meetings, processions profanes à caractère mystique où banderoles et vociférations tiennent lieu de symboles religieux et de litanies, barricades et affrontements entre insurgés armés de pavés et CRS armés jusqu’aux dents. L’éternelle fable du pot de terre contre le pot de fer, quoi ! Cette obstination à perpétuer les mêmes vaines méthodes n’a pas échappé à Marcel Moreau, qui constate dans « Discours contre les entraves » : « Nos haines, nos indignations n’ont que trop souvent la douteuse efficacité des assauts anachroniques. Le courage ou la lucidité d’arracher les masques là où ils se trouvent, où qu’ils se trouvent. Nous participons à la politique politicienne. Nous refusons à agir psychologiquement et intuitivement au moment où nous raisonnons politiquement. Nous sommes conditionnés. »

Combattre le mal à la racine

Comprenons-nous enfin que la révolution ne peut plus se dérouler exclusivement dans la rue ? Elle se prépare d’abord dans les cerveaux de tous ceux qui en ont marre de la société de consommation et de profit et de la propriété spéculative. Elle s’élabore dans la gestion directe de toute l’activité sociale. Cessons donc de collaborer avec le pouvoir en lui donnant les moyens de nous soumettre à ses lois, c’est-à-dire en finançant nous-mêmes notre propre sujétion et notre propre aliénation. N’est-ce pas comme si nous fournissions à l’armée et à la police les munitions destinées à nous tirer dessus ? La toute première décision révolutionnaire à adopter est, par conséquent, de couper les vivres à l’Etat en refusant cette extorsion de fonds qu’il nomme impôt. Contribuer à alimenter de notre argent un pouvoir que nous déclarons vouloir abattre est la plus absurde des absurdités.

Refuser l’impôt, c’est tarir la source de toutes les exploitations et toutes les oppressions. Mais ce refus, qui est d’abord acte individuel, ne peut évidemment s’avérer efficace que dans l’action collective. Imaginons que tous les abstentionnistes aux diverses élections, auxquels s’ajouteraient tous ceux qui pour une raison ou une autre, ne peuvent ou ne veulent se rendre aux urnes (non-inscrits, privés de droits civiques, étrangers) refusent leur contribution fiscale, cela représenterait une importante majorité de citoyens contre lesquels le gouvernement serait impuissant. S’il est facile d’instrumenter contre un quidam isolé, il s’avère bougrement plus malaisé de dépêcher huissiers et gendarmes chez quelques millions de réfractaires ; l’attrait du pouvoir ne réside que dans les profits et privilèges qu’il dispense à ceux qui le détiennent. Supprimer ces avantages, c’est par conséquent abattre ce « pouvoir maudit » qu’évoquait Louise Michel.

Mais refuser l’impôt ne suffit pas. Il faut aussi retirer des banques l’argent des salariés, sur lequel elles spéculent à des taux usuraires. Et refuser aussi le paiement des loyers, qui cautionne le principe de propriété spéculative. Ce n’est pas seulement le salariat qu’il faut abolir, comme l’exigeaient les socialistes révolutionnaires signataires de la Charte d’Amiens, mais toutes les valeurs conventionnelles spéculatives.

Le refus doit précéder – et si possible rendre inutile- l’action violente. Privilégier la violence dans la révolution, c’est favoriser toutes les dérives fascisantes et terroristes.

Toute révolution qui ne se fixe pas pour objectif prioritaire de combattre le mal à la racine n’est pas une véritable révolution et ne peut qu’être voué à l’échec.

« Soyez réalistes, demandez l’impossible !» proclamait un graffiti de Censier en mai 1968. Il n’est pas irréaliste de penser que l’impossible est réalisable.

André Panchaud. (Le libertaire de Juin 1998)

 

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