L’Idée ouvrière, premier journal révolutionnaire au Havre (1887-1888)

Hebdomadaire anarchiste Le Havre

L’Idée ouvrière, premier journal révolutionnaire au Havre (1887-1888)

Aux pauvres, la besace !

Ça a toujours été ainsi paraît-il et pas mal prétendent qu’il n’y a aucune raison que cela change.

Il est à remarquer que ceux qui se déclarent satisfaits ont le ventre plein, sont parfaitement à l’abri de tous les désagréments des saisons irrégulières et peuvent écouter le tic-tac des horloges en digérant de copieux repas.

D’autres au contraire en plus grand nombre ont toujours eu la malchance d’avoir peu de chose à se mettre sous la dent ; de loger dans des taudis et de trimer rudement sans grand bénéfice.

Ceux-là ne seraient pas fâchés que ça change un brin.

Les élections de dimanche peuvent-elles faire quelque chose pour eux ? Vaut-il la peine qu’ils se dérangent pour aller voter ?

A regarder les mesures prises par les conseils municipaux passés, on peut augurer de celles que prendra le conseil municipal à venir.

Jamais, au grand jamais, une mesure intéressant directement les travailleurs n’a été prise.

Au lieu de s’occuper si activement de pomponner avec si grand soin les boulevards promenades, d’y entretenir les balayeurs qui veillent à la netteté parfaite, ne ferait-on pas mieux de laver un peu les rues infectes des quartiers populaires.

On promet toujours de nouveaux travaux – quelquefois même on en fait – on a construit par exemple le Théâtre-Cirque ; actuellement place Gambetta. On pave, on nivèle, on commence des jardins. Mais tout cela n’occupe d’ailleurs que fort peu de monde, et est superflu pour le travailleur.

N’eût-il pas mieux valu jeter bas les infects taudis, les ignobles bouges, de la rue Saint-Pierre, des quartiers Saint-François, Notre-Dame, du Perré, etc, par exemple, où l’air surchargé de microbes malsains, saturés d’émanations pestilentielles et de bacilles typhoïdiques renferme l’épidémie à terme ; l’on a déjà constaté les terribles ravages des fièvres il y a quelques mois à peine, et construire à la place des maisons habitables, des logements salubres, au lieu de comprimer ainsi dans des quartiers, des rues et des maisons entières, des germes de maladie, qui contribuent ainsi à la dégénérescence complète de notre race.

N’eut-il pas cent fois mieux faire cela ?

Mais en quoi ceci peut-il intéresser nos marchands de pruneaux ou autres qui composent généralement tout conseil municipal respectable ?

Nous n’avons pas la naïveté de nous étonner, nous constatons simplement, et tâchons de faire toucher la vérité à nos camarades encore imbus des croyances réformatrices des corps élus, voilà tout.

Si nous avons relevé tous les manquements des conseils municipaux passés, ce n’est pas que nous ayons envie d’élaborer un manifeste et de présenter aux électeurs un mirobolant programme que sitôt élus nous nous empresserons…de ne pas tenir.

Non ! Toute confiance en la puissance réformatrice des institutions bourgeoises, est morte en nous. Nous n’avons plus la foi et nous tâchons de faire partager notre scepticisme à nos frères de misère, car il y a autre chose à faire qu’à voter.

La municipalité est une institution bourgeoise, elle ne peut faire que les affaires de la bourgeoisie et non celles des prolétaires. C’est pour cela qu’elle pomponne les beaux quartiers qu’elle habite et oublie de faire balayer nos rues malpropres et étroites.

Les fils de bourgeois sont très bien traités dans les grandes écoles où on les élève et les engraisse – Mais nos fils à nous, prolétaires, ont de pitoyables écoles – et encore n’y a –t-il pas de place pour tous.

Et pourtant s’il y a une classe de citoyens qui devraient être choyés, ce sont bien les producteurs de toutes les richesses – ceux qui vous permettent à vous autres bourgeois, de vivre à fainéanter.

Mais nous sommes dans un monde renversé : plus on travaille, moins on a de bien-être. Plus un homme a droit au respect de ses semblables, eu égard aux services qu’il rend, et moins il est considéré.

Et supposons que quelques-uns de nos camarades entrent au conseil, qu’y feraient-ils ? Rien.

Ça se comprend, s’ils avaient une forte dose de bonne volonté, ils seraient étouffés par leurs compères bourgeois.

Mais il pourrait arriver – et c’est le plus probable – qu’entourés, choyés par les bourgeois, petit à petit sans même se rendre compte de la transformation – ils se pourrissent.

Ils oublieraient leurs frères de travail d’hier et, entrés dans un autre milieu, jugeraient avec d’autres yeux.

Mais si les peuples ont jusqu’ici portés la besace – cela ne veut pas dire qu’ils la porteront toujours.

Il leur est facile de s’en débarrasser. Qu’ils abandonnent les bourgeois, les laissent se tirer d’affaire eux-mêmes, sans le secours du peuple.

Si fantaisie leur prend de faire des réformes – si minimes qu’elles soient – c’est pas au peuple à cracher dessus, il doit les accepter – mais ne pas garder de reconnaissance à ceux qui les font.

Car ce qu’ils donneraient, ils l’ont volé. – Ils ne feraient que rendre au peuple une minime partie de ce qu’ils lui prennent. Ce ne serait qu’une restitution.

L’Idée ouvrière, hebdomadaire communiste-anarchiste N° 35, du 5 au 12 Mai 1888.

 

Et en 2021, la situation est-elle si différente qu’alors ?

Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, notamment ceux du 5 septembre 1944, dus à nos « amis » anglais, ont reconfiguré la ville. Les quartiers populaires de Saint-François, Notre-Dame (le coupe-gorge du Havre avant-guerre) et du Perrey ont été rasés (Cf le film Table rase) pour laisser place à des immeubles plus confortables. Si ces quartiers étaient encore habités par des familles ouvrières jusque dans les années 1980, aujourd’hui, ce n’est plus le cas dans l’ensemble. Et il y a de moins en moins d’enfants dans ces quartiers (Fermeture de l’école Jean Macé par exemple).

Les classes défavorisées habitent dorénavant dans certains quartiers périphériques (Caucriauville, Mare-Rouge, Mont-Gaillard…) avec une forte proportion de populations issues de l’immigration. Les ouvriers vivent dans des tours et autres forêts d’immeubles. Autres temps autres mœurs.

Ce qui n’a guère changé depuis 133 ans, c’est la volonté de la municipalité de choyer ses beaux quartiers et le centre-ville devenu une vitrine LH ou plutôt Unesco. La Stalinegrad-sur-mer des années 1970 est devenue patrimoine Unesco, ça sonne mieux. Comme quoi la rhétorique et la communication changent bien des choses chez les Tartuffe de la politique. Les chaussées et les trottoirs sont propres dans cette zone. Par contre, du Rond-Point à Soquence, la propreté des « crottoirs »  laisse à désirer. Le quartier du Rond-Point est même devenu un quartier de reconquête républicaine…Mais la municipalité doudou pomponne toujours ses boulevards-promenades. Et les conseillers municipaux d’opposition font de la figuration même si des coups de gueule viennent ponctués la vie politique locale. Mais dans les faits, rien ne change pour les travailleurs, dans leur vie quotidienne. Cela était déjà le cas durant les mandats communistes.

Les collèges, fidèles à la carte scolaire, ne mélangent pas les torchons et les serviettes. La mixité sociale se fait rare, en toute égalité républicaine.

Depuis 133 ans, le salariat a évolué. On a vu une population de salariés travaillant aujourd’hui, en nombre, dans « les services publics » et une population ouvrière déclinant au rythme des délocalisations et des licenciements. Mais comme l’a constaté l’anarchiste David Graeber, plus on travaille dans des emplois d’utilité sociale (Santé, éducation…), moins on est considéré notamment sur les  plans moraux et financiers. Donc, si dans la forme de nombreux changements ont eu lieu depuis plus d’un siècle, dans le fond, rien de nouveau sous le soleil de la Porte Océane : les exploiteurs sont toujours aux commandes.

La Révolution sociale et libertaire reste à faire !

Patoche (Groupe libertaire Jules Durand)

PS : Aux élections régionales de 2021, Travailleurs, ne votez pas ! Nous n’avons d’améliorations à espérer que de la disparition des sangsues capitalistes qui nous épuisent et nous exploitent.

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