le libertaire de juillet 2022

Amour Anarchie

Comme alternative à l’organisation hiérarchique, uniforme et de classe des États-nations, l’anarchisme a proposé dès ses origines le principe fédéral, fondé sur la libre union des régions, qui répondait aux besoins et aux désirs des peuples, caractérisés par la diversité et le droit à la dissidence.

Déjà les penseurs classiques, Proudhon, Bakounine et Kropotkine, proposaient un programme fédéraliste moderne, qui peut encore être considéré aujourd’hui comme le cœur de la théorie anarchiste. Aussi, et malgré ceux qui disent le contraire, accusant l’anarchisme d’être un peu moins qu’une idée arriérée, ce sont des propositions qui représentaient déjà à l’époque une avancée vers ce qui serait plus tard la tentative d’unification de l’Europe. Au 19ème siècle, l’idée nationaliste semblait prévaloir, avec la terrible conséquence plus tard au 20ème siècle (fascisme, totalitarisme, conflits mondiaux, génocides…), mais  les penseurs lucides comme les anarchistes avaient une alternative fédéraliste. Malheureusement, ils ont subi le mépris, tant à gauche qu’à droite, obstinés dans le centralisme, l’autoritarisme et le nationalisme.

Proudhon et Bakounine

Comme on le sait, Proudhon fut le premier à consacrer une partie de son œuvre à un programme fédéral comme alternative à ce centralisme, générateur d’un terrible appareil administratif, qui écrasa la liberté des nations d’Europe. Malgré les terribles problèmes qui continuent d’affliger l’humanité au XXIe siècle, il y a une victoire morale pour cette vision fédéraliste et libertaire, puisque le danger annoncé par Proudhon a été observé dans les différentes nations du monde. La société dans laquelle nous voulons vivre doit être fondée sur la diversité et non sur l’uniformité. Bakounine, pour sa part, a su prévoir l’horreur des affrontements entre les États nationaux modernes, qui ont conduit à deux conflits mondiaux majeurs, ainsi que la bureaucratisation et la dictature de la doctrine marxiste, qui ont finalement conduit à la révolution bolchevique. Dans son ouvrage,  Fédéralisme, socialisme et antithéologisme, sont rassemblés les différents points du congrès à Genève de la Ligue de la paix et de la liberté. On y parle d’une union des nations d’Europe, pour éviter les guerres entre les peuples, mais l’organisation politique ne doit plus être l’État en raison de l’inégalité qui le caractérise. Ainsi, il est demandé une confédération internationale dans laquelle les pays membres ne se consacrent plus à reconstruire leurs anciennes organisations, fondées sur la violence et l’autorité, pour créer des organisations qui reflètent les intérêts, les besoins et les désirs du peuple. Celles-ci seraient fondées sur l’union libre, selon le principe du fédéralisme, mais Bakounine se réservait également le droit de faire sécession pour éviter toute tentation centralisatrice et autoritaire.

 

Kropotkine, dans ses expériences pratiques et dans son travail théorique, reliera le fédéralisme du XIXe siècle à la géographie régionale du XXe siècle. Au cours de ses premiers voyages, Kropotkine a observé comment l’empire tsariste, avec son monstrueux système administratif centralisé, étouffait toute tentative d’amélioration locale dans les provinces orientales. L’avenir des provinces qui composaient l’empire russe était d’être une grande fédération d’unités indépendantes sans aucune autorité centrale. En Europe occidentale, Kropotkine se passionne également en Suisse, dans les contreforts du Jura, pour les communautés d’artisans indépendants comme les horlogers. C’était  un exemple de liberté spontanée, sans aucune autorité ni direction, dans laquelle les travailleurs répondaient à leurs propres intérêts. On ne peut nier l’importance entre régionalisme et anarchisme, où le nom d’Élisée Reclus doit également être mentionné, selon lequel les territoires locaux ne sont pas simplement l’objet d’investigation, mais la base d’une reconstruction complète de la vie politique et sociale.

Ce mouvement anarchiste, développé à la fin du 19e et au début du 20e siècle, avait des décennies d’avance sur les visions de planification plus récentes. Sa tâche principale était d’avertir qu’une perspective régionale et fédérale était nécessaire pour résoudre les problèmes de l’Europe, ce qui aurait pu empêcher le développement des États nationaux et leurs terribles affrontements au cours du XXe siècle. Aujourd’hui, comme alternative à la misérable Union européenne dans laquelle prévalent les décisions des nations les plus fortes, également subordonnées aux marchés des capitaux, il y aurait  la possibilité d’établir une Europe des régions dans laquelle, comme le souhaitait Bakounine, l’autorité de l’État pourrait être remplacée par une libre fédération d’individus et communautés. Les idées anarchistes continuent de pivoter sur ce principe fédéral, car on considère que les États-nations, avec leurs gouvernements et leurs bureaucraties, sont un obstacle à cette possible union des régions dans lesquelles la transformation sociale est possible.

le Libertaire Juin-Juillet 2022

 

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