Le libertaire de Février 2019

Temps de chien

La société espagnole des années 1930 se caractérise par la grande pauvreté des masses populaires, l’extrême opulence d’une minuscule oligarchie et la faiblesse des classes intermédiaires. Peu nombreux sont les paysans « moyens » : moins de 2 % des propriétaires. Quant au secteur des services qui occupe un gros quart des Espagnols, il compte plus de vendeurs à la sauvette et de religieux que d’ingénieurs.
Pour les paysans pauvres d’Espagne, rien ou presque n’a changé depuis des siècles : leur espérance de vie reste limitée à 50 ans, ils demeurent comme autre-fois soumis aux aléas climatiques et aux épidémies, ils se nourrissent, s’habillent, se déplacent de la même façon qu’au Moyen Âge et vivent dans des masures semblables. Les réformes agraires annoncées à grand bruit n’aboutissent jamais. Les pouvoirs, les partis politiques, les syndicats, les délaissent. Pour expliquer son déficit d’implantation dans les masses paysannes, la CNT dit se heurter à leur « retard culturel, instinct de propriété et individualisme égocentrique ».
À Barcelone, les ouvriers ont investi des quartiers anciens du centre ville, les barrios, où ils sont la proie des marchands de sommeil. Ils y côtoient un lumpen-prolétariat composite : vendeurs ambulants et autres métiers de la rue, intermittents du travail, chômeurs, délinquants, prostituées… Cette population qui développe des systèmes d’entraide parallèles et tend à déserter le salariat échappe aux radars de l’État. La bourgeoisie voudrait déloger tout ce monde afin de « normaliser matériellement et moralement Barcelone », mais elle se heurte.
Ce concept éminemment marxien doit s’entendre ainsi : la « subsomption formelle du travail » correspond à la manière dont l’activité, l’organisation et le rythme du travail vivant « passe sous le commandement, la direction et la surveillance du capitaliste »
La production d’acier est multipliée par 2,5 entre 1923 et 1929.
En deux ans (1931-1933) la réforme agraire de la République parvient à installer à peine 5 000 familles sur 90 000 hectares de terres expropriées, soit 0,21 % de la surface cultivable.

Ouvriers ou sous-prolétaires, la majorité des travailleurs des villes sont des urbains de fraîche date. Beaucoup regrettent, note Myrtille, « les valeurs morales liées au fait de vivre de la terre », la liberté du cultivateur dans son champ, la communauté du pueblo et « l’esprit d’entraide, de solidarité, d’égalitarisme qui y régnait ». Cet « idéal ruraliste » ancré dans le prolétariat ouvrier jouera un rôle majeur dans l’expérience communiste libertaire pendant la guerre civile.
La galaxie anarchiste
Le premier volume des Chemins… décrivait l’éclosion et l’enracinement de l’anarchisme parmi les masses paysannes de l’Andalousie et au sein du prolétariat barcelonais naissant. Déjà se dessinaient deux grands courants antagonistes, l’ « anarchisme collectiviste » et le « communisme anarchiste ». Ce volume-ci retrace leur évolution face au développement de l’industrialisation et de son corollaire, le syndicalisme (la CNT compte 800 000 adhérents en 1919) : l’ « anarchisme collectiviste » se mue en anarcho-syndicalisme, pour lequel le syndicat représente « la base organisationnelle du communisme libertaire », et le « communisme anarchiste » se retrouve dans le « communalisme ruraliste » des héritiers de Malatesta qui voient au contraire dans le syndicat un avatar de la société industrielle qu’ils rejettent. « Nous proposons au monde ouvrier le retour à un point de départ perdu : la “commune libre” », proclament-ils.
Mais les impératifs de la lutte éclipsent le plus souvent les débats théoriques qui agitent l’anarchisme espagnol. Après la grève générale avortée de 1917, me-née en commun par la CNT et l’UGT (socialiste), puis la grande grève de La Canadiense de Barcelone en 1919, une « guerre sociale de basse intensité » oppose pendant trois ans les pistoleros du patronat aux « groupes d’action » anarchistes, faisant environ 700 morts pour la seule Catalogne, jusqu’à l’instauration de la dictature de Primo de Rivera (1923-1930).
Puis, les organisations politiques et syndicales étant interdites sous la dictature, l’anarchisme investit le champ culturel. Dans l’Espagne des années 1920, corsetée d’églises et de couvents, l’esprit libertaire irradie la société bien au-delà de la militancia : émancipation des femmes, mouvements d’éducation populaire, Ateneos, littérature et presse populaire, associations de naturistes, de végéta-riens… Première organisation spécifiquement anarchiste créée depuis la disparition de la Fédération des travailleurs de la région espagnole en 1883, la FAI (Federación Anarquista Ibérica) – qui s’était constituée dans la clandestinité en 1927 – sort de l’ombre après la chute du dictateur. Organisée en « groupes d’affinité » de trois à dix membres, elle a pour objectif principal de « chapeau-ter » la CNT et d’en écarter bolcheviques et réformistes.
La CNT, puissante mais divisée…
le Libertaire Février 2019

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