Les institutions de l’autonomie au Chiapas et au Rojava

Chroniques Noir et Rouge

Les institutions de l’autonomie au Chiapas et au Rojava

Quels enseignements ? Extraits

Principes d’une politique contre l’État et le Capital

L’autonomie politique est la volonté et la capacité d’une communauté de s’autogouverner sur un territoire, la commune, et, en tant que besoin, de se fédérer à d’autres communes, selon une procédure garantissant l’autonomie communale comme l’autonomie de chaque formation fédérale. « Le centre est partout, la circonférence nulle part », disait Proudhon. Cette idée, ancienne, de supprimer la séparation entre gouvernés et gouvernants, de s’éloigner continuellement de tout pouvoir étatique, patriarcal, religieux, économique ou autre, traverse l’aventure zapatiste comme la tragédie kurde. L’autonomie, telle qu’entendue par ces deux épopées, n’est pas l’indépendance. Les zapatistes n’entendent pas se séparer du Mexique, non sans un degré de patriotisme et la croyance paradoxale que l’État-nation est un rempart contre le néo-libéralisme. Les Kurdes du Rojava, appliquant une stratégie fédéraliste à long terme, faisant fi des frontières, ne prétendent pas se séparer de la Syrie. En vérité, le réalisme les oblige à composer avec l’État reconnu par la communauté internationale, et chacun présente son système politique comme une opportunité pour son pays.

Ce n’est pas le 1er janvier 1994 quand les habitants du Chiapas se soulèvent, ou le 19 juillet 2012 quand ceux du Kurdistan de Syrie, saisissant une opportunité politico-militaire, proclament leur autonomie, que les uns et les autres découvrent la commune autonome et le fédéralisme. Dès les années 90, au Chiapas comme au Kurdistan, les révolutionnaires s’interrogent et parviennent au même constat, suivi d’une même remise en cause de ce qui fut longtemps une certitude : le marxisme-léninisme n’est pas une idéologie émancipatrice, le nationalisme conduit à remplacer l’État-colonial par un État-nation qui ne vaut guère mieux pour le peuple, serait-il socialiste. Ils regardent ailleurs et, après une longue évolution, les zapatistes, en 2003, fédèrent leurs communes autonomes, les Kurdes, en 2005, adhèrent au confédéralisme démocratique. Idéologie communaliste et fédéraliste pensée par le leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, lui-même inspiré par le municipalisme libertaire du philosophe américain Murray Bookchin, père de l’écologie sociale. Tant les zapatistes que les Kurdes souhaitent dépasser le clivage historique entre marxisme et anarchisme, mais alors que les premiers se refusent à toute référence explicite ‒ le zapatisme n’existe pas ‒, les seconds théorisent leur autonomie et leur fédéralisme, planifient le changement selon leur nouvelle pensée politique et proclament un universalisme de la multiplicité. Sur ce dernier point, ils rejoignent la volonté des zapatistes d’unir les logiques globales et les particularités locales.  Pour s’administrer, les zapatistes refusent tout texte constituant, toute loi, toute planification, tout semblant d’État. Ils entendent adapter leur système politique en avançant sur le chemin ouvert par l’autonomie et faire ce qu’ils disent. Les Chiapanèques insurgés n’en n’ont pas moins des déclarations politiques de référence. Les plus importantes sont la sixième déclaration de la forêt lacandone (ndlr ethnie amérindienne) de juin 2005, actualisée par la Sexta de janvier 2013. La sixième déclaration et la Sexta s’en tiennent à trois principes fondamentaux : • une position explicitement anticapitaliste ; • un projet politique hors de la sphère étatique, de ses partis et de ses calendriers électoraux ;  • une démocratie directe conduite par les communautés de base.  Les Kurdes vont, au contraire, rapidement se doter d’une « constitution », la Charte du Rojava en 2014, puis le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord en 2016. Celui-ci reprend les principes de communalisme, de fédéralisme et de démocratie directe. Au même titre qu’une constitution étatique classique, il énumère dans une première partie les Droits de l’homme et les libertés fondamentales dont on peut dire qu’ils sont respectés, même si quelques dérapages sont signalés comme, d’ailleurs, dans toutes les démocraties. Dans une deuxième partie, il traite en détail des institutions d’un proto-État.   Avant d’aborder les institutions et leur fonctionnement, et parce que le point n’est pas mineur pour les comprendre, précisons que le capitalisme n’est pas traité sous le même angle au Chiapas et au Rojava. Alors que les zapatistes condamnent, au-delà du néolibéralisme, le capitalisme en général et poursuivent l’objectif d’une autosuffisance comme facteur de l’autonomie, le Contrat social le régule sur la durée pour que, au même titre que le mouvement communal remplacera l’État, l’économie sociale remplace l’économie capitaliste. Même si Chiapas et Rojava misent sur les coopératives, là aussi la comparaison a ses limites. Le Chiapas est une société de petites propriétés individuelles ou communautaires et il limite son « commerce extérieur » avec la société marchande au strict minimum. Le Rojava est le grenier à blé de la Syrie et la Fédération de la Syrie du Nord est riche de réserves pétrolières. Aussi, sans vergogne, parce qu’il faut nourrir les populations, Kurdes et alliés Arabes commercent-ils avec tout acheteur de leur blé et de leur pétrole, Damas en premier. De même, parce qu’il en va de leur survie, font-ils appel aux compétences extérieures pour l’entretien de leurs installations pétrolières et hydro-électriques, et à l’investissement étranger pour développer leur économie et reconstruire leurs infrastructures.  Les institutions de la démocratie directe, refuser toute constitutionnalité ne signifie pas que l’on n’a pas de constitution et d’institutions. Ces dernières ne sont peut-être pas achevées ni actées sur un parchemin, elles n’en existent pas moins et peuvent prendre une forme quasi obligatoire au titre de la coutume. Ainsi en est-il au Chiapas alors que la Syrie du Nord se réfère à l’écrit, le Contrat social. Dans ces deux territoires autonomes la structure institutionnelle est comparable, bien qu’en Syrie une tendance centralisatrice se fasse sentir.   Tant la communauté du Chiapas que la commune du Rojava sont des lieux d’organisation collective mus par une recherche du consensus pour la décision, l’action, la résolution des conflits. Aussi, faisant allusion aux conseils des anciens, des sages ou autres, il est avancé que l’organisation communaliste ne serait que le produit aménagé des traditions ancestrales de vie communautaire des indiens, des tribus kurdes ou arabes. Si celles-ci ont pu, comme d’autres facteurs historiques, religieux ou idéologiques, influencer dans ce qu’elles ont de bon l’élaboration des deux systèmes politiques et sociaux d’auto-organisation, ceux-ci n’en restent pas moins, en Amérique comme en Mésopotamie, des idées neuves qui se confrontent durement à l’ordre patriarcal des caciques et des cheiks….

Conclusion

Il y aurait bien d’autres comparaisons à faire entre le Chiapas et le Rojava sur l’économie, la diplomatie, la justice, les finances, l’écologie, la santé, l’éducation, les droits et libertés, la place des femmes, la religion, le culte de la personnalité, etc. En se limitant aux institutions, on n’en comprend pas moins que deux voies différentes sont empruntées pour parvenir à une société de démocratie directe, fondée sur la commune autonome et le fédéralisme :

• celle du Chiapas refuse toute référence idéologique autre qu’« en bas et à gauche », ne constitutionnalise pas, ne planifie pas, met en place tous les rouages de l’autonomie et affine son projet en marchant ;

• celle du Rojava se réfère à la nation démocratique, idéologie préparatoire au confédéralisme démocratique, rédige une constitution en ce sens, établit un programme de politique générale chaque année, élabore un budget ; elle se dote d’institutions transitoires, notamment d’un protogouvernement, éloignées de la démocratie directe mais sans renoncer à parvenir, quand la paix sera revenue, à une société communaliste et libertaire.

Toutes deux, parce qu’elles sont des lueurs d’émancipation dans un monde halluciné, parce qu’elles sont des modèles de probité politique, méritent d’être soutenues. Un soutien critique, libéré de tout romantisme et de tout dogmatisme.

Pour les démocrates ou les révolutionnaires qui cherchent la voie d’un autre futur débarrassé de l’État et du Capital, elles sont des sources d’inspiration et de réflexion contemporaines et uniques. Elles renvoient à cette question fondamentale : après un processus révolutionnaire fédéraliste réussi, quelle hypothèse organisationnelle faut-il adopter pour empêcher l’État de reprendre vie, soit parce que l’absence d’institutions autonomes solides lui laisse le champ libre, soit parce que les nouvelles institutions démocratiques, en se substituant aux anciennes, le maintiennent en vie ?

Pierre Bance

 

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