Les anarchistes et le progrès

Misère colère

Les anarchistes et le progrès

Contrairement à notre début de XXIème siècle, maussade et désabusé, le XIXème siècle finissant était porteur d’espoir. C’est qu’alors tout le monde – les classes déshéritées en premier – croyait que le progrès technique allait contribuer au bonheur général. S’il est indéniable que les conditions d’existence (logement, hygiène, alimentation, horaires de travail, loisirs, etc.) de la classe ouvrière se sont, dans l’ensemble, sensiblement améliorées en plus de cent ans, il s’en faut de beaucoup qu’il en soit résulté un bonheur généralisé. Les progrès techniques sont loin d’avoir apporté cet « âge d’or » tant espéré par nos aïeux. Les découvertes de la science, de la technique et du numérique, voire de l’intelligence artificielle, quand elles n’ont pas servi à perfectionner les armements, n’ont guère bénéficié qu’aux privilégiés des pays nantis et aux potentats des « nations défavorisées ». Les déshérités de ces pays, et surtout les populations misérables du Tiers monde (dits pays en « voie de développement »), n’ont en rien profité de ce fameux « progrès ».

Aujourd’hui, le mot « progrès »  ne suscite plus l’idée d’espoir en un avenir meilleur. Il provoque, au contraire, une réaction sinon de rejet du moins de défiance, car maintes désillusions, maintes expériences décevantes ont démontré que ce terme n’était nullement synonyme d’amélioration sur les plans matériel, social et moral.

Par « progrès » on entend généralement, un accroissement, un développement, un perfectionnement d’un concept philosophique, d’une activité, d’une situation, d’une réalisation matérielle, etc. Mais tel progrès peut aussi bien générer, pour le peuple, un désagrément plutôt qu’un avantage, une menace plutôt qu’une espérance. Le perfectionnement d’une arme de guerre réjouira le militaire ; l’accroissement des bénéfices d’une multinationale comblera les vœux des actionnaires ; le développement de la crédulité satisfera tous les prêtres, imams, gourous et charlatans de tout poil ; mais ne saurait constituer, pour la plupart des gens, un progrès véritable, c’est-à-dire une réelle amélioration de leur sort.

Par « progrès », il faut donc entendre non seulement développement sur le plan matériel, mais amélioration de ce qui contribue au bien-être et au bonheur de tous et de chacun.

Matériel

Les penseurs anarchistes ont abondamment traité de la notion de progrès. Parmi toutes les opinions émises se manifeste toutefois une constante: le progrès matériel ne saurait, à lui seul, suffire à satisfaire les besoins de l’homme, sans s’accompagner corrélativement d’une progression dans les domaines social et moral. Pour Stephen Mac Say, « les seuls avantages réalisés auxquels on puisse donner le nom de progrès sont d’ordre matériel et extérieurs à l’homme. Nous chercherions en vain, dans l’être même, des signes d’élévation ».

Même point de vue chez Paul Léautaud : « Tout le progrès dont on nous rebat les oreilles n’a jamais dépassé le domaine des choses matérielles. Le monde est ce qu’il a toujours été et ce qu’il sera toujours : une petite élite au milieu d’une foule de brutes et d’imbéciles. »

Cette vision pessimiste et sans nuances ne pourrait être adoptée telle qu’elle, même par les plus désabusés des anarchistes, sans annihiler, ipso facto, le sens même de notre idéal et de notre lutte pour le faire triompher. Mais, en dépit de ses outrances, le propos du misanthrope de Fontenay-aux-Roses recèle tout de même une part de vérité. Il est, en effet,  évident que le fossé séparant les individus pensants aux masses grégaires tend de plus en plus à s’élargir. La vie quotidienne nous offre maints exemples de l’abrutissement des foules : jeux télévisés, engouements – tournant parfois à l’idolâtrie – pour les stars de la chanson (et quelle chanson !), du grand et du petit écran, de la noblesse (mariages des têtes couronnées…), lectures insignifiantes consacrées aux dites célébrités, passion pour les jeux de hasard (qui remplisse les caisses de l’Etat, peu éthique) et les loisirs de masse, attrait pour le « spirituel » : religions, sectes, sciences occultes, paranormal, etc. Il y a toute une humanité inaccessible aux arguments rationnels. Vouloir tenter de « convertir » ces personnes serait une perte de temps et de salive. Mieux vaut essayer de convaincre de la justesse de nos idées les individus mentalement réceptifs que de chercher à recruter, par un prosélytisme aveugle et incohérent, un adhérent occasionnel, influençable et incliné à toutes les palinodies.

Au pessimisme de Léautaud s’oppose l’optimisme (mesuré) de Gaston Leval qui, tout en reconnaissant que « le monde ne progresse pas avec la vitesse que notre impatience réclame », craint qu’une négation de tout progrès conduise à l’inaction, à la résignation. « Le progrès social de l’humanité, remarque-t-il, est l’œuvre de ceux qui ne se découragent jamais. »

Le mot de « progrès » peut, selon Elisée Reclus, causer les plus fâcheux malentendus suivant l’acception dans laquelle il est pris par ceux qui le prononcent. Un progrès réel et indiscutable conjuguerait l’amélioration de l’être physique au point de vue de la santé, l’accroissement des connaissances, le perfectionnement du caractère tout autant que le développement des techniques. Ainsi le progrès de l’individu se confondrait avec celui de la société. (A noter aussi que Reclus parle parfois de régrès…puis de progrès. Ce que l’on appellerait de nos jours le retour de balancier.)

C’est également l’avis d’Han Ryner, qui considère que le progrès social ne peut qu’intégrer des progrès individuels.

Spirituel

Le progrès n’apparaît pas toujours avec évidence parce qu’il n’avance pas de façon continue et régulière. Il passe par des périodes de flux et de reflux, de progression et de régression, par d’innombrables fortunes contraires et de nombreux avatars (transformations). Tout progrès peut entraîner un déséquilibre ou un effet fâcheux qui font douter de son efficacité. C’est ce qu’a fort justement constaté Han Ryner : « La conception du progrès comme marche simple, continue, linéaire, est aussi fausse que possible. »

De ce que le progrès est souhaitable, il ne s’ensuit pas qu’il soit inéluctable. Dans notre « civilisation » où, de toutes parts les conflits s’embrasent et se déchaînent, il suffirait de peu de chose pour que la barbarie étouffe toute possibilité de progrès. Nos sociétés, dominées par un matérialisme débridé, ne permettent guère l’évolution de l’humanité vers la sagesse. « Plus le progrès matériel s’est affirmé, relève Lacaze-Duthiers, plus le progrès spirituel a stagné, sinon régressé. » Il a multiplié les besoins sans améliorer les conditions de vie de l’humanité. Le vrai progrès, ajoute l’auteur de « Pour sauver l’Esprit », réside dans l’harmonisation du corps et de l’esprit, de l’action et de la pensée. »

Tout progrès est indissolublement lié au développement de l’intelligence. « Les agents du progrès social sont les intelligences isolées qui méditent loin des influences grégaires les vérités découvertes par les grands esprits qui les ont précédés et qui s’efforcent d’en faire sortir d’autres à leur tour » affirme l’individualiste Georges Palante (Combat pour l’individu), dont le propos est corroboré par celui du collectiviste Gaston Leval : « Toute collectivité humaine est grégaire et n’évoluerait qu’avec une lenteur vingt fois plus désespérante que celle que celle que nous déplorons si des intelligences plus éveillées, des esprits plus hardis, des volontés plus tenaces n’avaient pas brisé le lien des premiers totems, douté à haute voix de l’infaillibilité du sorcier et du prêtre, nié la divinité du pharaon. »

Moral

L’intelligence n’est cependant pas forcément, d’elle-même, un facteur de progrès. On peut être doué d’une grande intelligence sans pour cela être porté à l’altruisme et à la solidarité. Le progrès social et moral ne peut résulter que d’une évolution commune de la pensée individuelle et de la conscience collective. Il consiste dit Elisée Reclus, « à trouver l’ensemble des intérêts et des volontés communs à tous les peuples ; il se confond avec la solidarité. »

Selon Proudhon, « le progrès est avant tout un phénomène de l’ordre moral, dont le mouvement s’irradie ensuite, soit pour le bien soit pour le mal, sur toutes les facultés de l’être humain, collectif et individuel. » Mais peut-on dissocier l’ordre moral du « sens moral », qui est la faculté de discerner le bien du mal ? C’est la question que se posait Lacaze-Duthiers, pour qui le progrès est essentiellement moral, résidant dans le cœur, l’esprit et la volonté de l’être humain. « Le progrès de l’esprit, déclarait-il, est un progrès moral, qui consiste pour les individus à réformer leur mentalité ».

Réformer sa mentalité, c’est d’abord se connaître soi-même, arriver, comme le dit J-M Guyau, « à une plus complète conscience de soi et du monde, par là-même, à une plus grande conséquence de la pensée avec soi ».

Les libertaires ne sauraient évidemment se prévaloir du mérite d’être les seuls à avoir envisagé et proposé des solutions pour l’amélioration de la condition humaine. Mais ils sont les seuls ayant poussé la réflexion jusqu’à son extrême limite en dénonçant le principe d’autorité. Car le principal obstacle au progrès – c’est-à-dire à l’émancipation des collectivités humaines et à la liberté de l’individu- reste le principe d’autorité qui divise l’humanité en classes, castes, catégories sociales et raciales, toutes génératrices de haines et de conflits. C’est pourquoi il ne pourra jamais y avoir d’autre véritable progrès que celui qui mènera de l’autorité à l’anarchie.

A. P

 

 

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