L’Anarchie

Ricardo Mella

L’anarchie

Le texte de Ricardo Mella est très intéressant car cet auteur effectue une synthèse des idées émises par Bakounine, Kropotkine et Reclus.

Nous assistons à une révolution universelle des idées. Le libre examen et la critique sont les caractéristiques de notre temps. Les révélations des dieux, les sentences dogmatiques de leurs prophètes, les conceptions mystiques et les catilinaires apocalyptiques des interprètes de la divinité, les élucubrations métaphysiques des savants, les idées abstruses de la théologie, de la morale et de la politique régnant jusqu’à nos jours, s’entremêlent en un amas confus, un groupe informe, au tas des erreurs vétustes, des anachronismes fatals, produit de connivence par l’ignorance et la méchanceté. La parole de dieu, le signe du prophète, l’axiome du savant -du théologien, du philosophe, du moraliste ou du politicien- qui servaient indistinctement pour élever de pompeux systèmes ont été abandonnés par les hommes et par les sciences. Aujourd’hui 1a recherche prend des orientations opposée plus en harmonie avec la nature et la réalité.

Le principe générateur de l’évolution s’empare de toutes les sciences. Les naturalistes, les physiciens, les chimistes, les mathématiciens, les philosophes, les sociologues et les moralistes vont chercher dans ce grand principe l’origine, le fondement et le développement de l’universalité des choses, des faits et des idées. Lamarck d’abord et Darwin ensuite, plus complètement, établissent l’origine des espèces, les transformations successives des êtres et les lois générales de la vie et du progrès animal. Lubbock, continuateur de Darwin, nous fait connaître les merveilles de certaines communautés animales et rend évidente la réalité d’une intelligence, souvent étonnante, des êtres de l’échelle zoologique inférieure à l’homme, au point de jeter les bases d’une psychologie animale, selon lesquelles l’ordre des espèces devrait être presque complètement inversé. Dans les sciences physique et chimique, Rumdorf, Melloni et Tyndall font l’admiration du monde par leurs travaux merveilleux sur la lumière, le son, la chaleur et l’électricité comme formes différentes du mouvement qui anime l’univers. Des théories toutes nouvelles se font jour qui détruisent les vieilles erreurs. L’atmosphère et les couleurs brillantes de l’espace sont reproduites dans le cabinet de travail. On étudie la matière sous toutes ses formes, et il ne reste plus qu’à pénétrer fermement dans le secret de la constitution de l’air, subtile, impalpable, à travers duquel la vie, et ses variations infinies, circule sans arrêt. Et finalement, Spencer, Morgan et d’autres hommes de véritable appliquent à la philosophie, l’éthique, l’histoire, la sociologie, la théorie du positivisme moderne, le principe de l’évolution, Ils donnent le coup de grâce aux opinions vieillottes de la théologie, de la métaphysique et de la philosophie transcendantale.

D’abord notre système cosmogonique se limite aux faux principes bibliques. La terre est immobile au centre de l’univers et est complètement plate. Le soleil et les étoiles tournent autour, sans autre but que nous éclairer et embellir le trône de Dieu. Plus tard, la science nie les conclusions de 1a bible. La forme de 1a terre est elliptique. Le quiétisme est également repoussé. Notre planète est animée par deux mouvements, la rotation et la translation. Le soleil est le centre de tout le système planétaire. Dernièrement on ajoute un troisième mouvement à ceux de la terre, le « tangage », et le soleil lui-même bouge à son tour, et peut-être, avec tout son système solaire, tourne-t-il autour d’autres systèmes et d’autres planètes.

Ainsi l’astronomie, en s’éloignant de 1a routine créatrice, fouille le espaces incommensurables où des millions et des millions d’astres se meuvent avec une rapidité vertigineuse en formant des systèmes et des systèmes de systèmes ; où les distances sont si énormes que, pour mesurer celles qui nous séparent de nos voisins les plus proches, le kilomètre et le myriamètre sont insignifiants : il faut faire appel à l’année lumière. C’est-à-dire le parcours des ondes de la lumière en une de nos années habituelles, à raison de 308.000 kilomètres par seconde. Et par là on s’aperçoit qu’en dépit de cette formidable vitesse de la lumière, si à cet instant précis l’étoile polaire disparaissait du firmament, elle continuerait à guider nos navigateurs pendant trente et un ans. Ainsi, comme je l’ai dit, cette science des merveilles étudie l’espace et nous montre comment les masses en feu, en passant par des quantités inconcevables de temps, se modifient et se transforment en vertu de l’évolution de la matière ; comment les lois de la mécanique du cosmos trouvent une solution harmonieuse dans les grandeurs céleste d’une substance unique, universelle et constante. Et à la suite de 1’astronomie, la géologie prend notre planète depuis le moment où elle s’est détachée de 1a nébuleuse solaire et étudie l’évolution de ses transformations successives. Elle indique le passage de l’état gazeux à l’état liquide, puis solide, et détermine les différentes périodes de la formation de l’écorce terrestre, l’apparition des masses solides, des îles et des continents, les directions côtières des terrains primitifs, cristallisations des rochers, la formation des montagnes avec 1’orogénie et la constitution et l’origine des eaux répandues sur notre planète avec 1’hydrographie, au point de pouvoir aujourd’hui suivre attentivement, à travers le temps et l’espace, le développement total de cet atome insignifiant dans l’immensité de l’Univers, de ce grain de sable que nous appelons la Terre. À son tour, l’anthropologie, se moquant de l’hypothèse de 1’homme de boue animé par le souffle divin, origine commune de 1’espèce humaine, trouve dans les données fournies par la géologie la preuve irrécusable de notre présence dans le monde animal, non plus à l’époque du quaternaire, mais aussi au tertiaire, qui sont séparées par une immensité de siècles. Elle arrive à la connaissance des premières races et détermine la simultanéité de l’apparition de 1’homme sur la terre et la pluralité des langues primitives, comme preuve de ses conclusions. La physique, la chimie et la mécanique suivent également cette impulsion moderne, et détruisent, les fausses hypothèses des fluides impondérables, défendues par des titans comme Newton. Elles démontrent 1’identité substantielle des mondes organique et inorganique, puisque dans les tissus des animaux, il n’y a pas de substance qui ne dérive primitivement des pierres, de 1’eau et de l’air. Elles expliquent 1a nature et 1a combinaison moléculaire jusque dans ces dernières conséquences, elles établissent de nouvelles lois de l’équilibre et des mouvements des corps et, finalement, elles avancent maintenant résolument vers le secret de la Création, en exposant clairement et simplement les évolutions infinies de la matière cosmique, comme des variantes d’une quantité constante de l’énergie de 1a Nature, qui est expliquée par une prodigieuse harmonie universelle et éternelle.

Et si dans les sciences exactes et naturelles, les nouvelles recherches ont amené une grandiose révolution, cela n’a pas été vain, puisque leur influence se fait sentir puissamment dans les sciences spéculatives elles-mêmes. Elles entrent à leur tour dans le mouvement rénovateur, et les méthodes du positivisme s’adaptent et s’enracinent simultanément dans l’histoire et 1a philosophie. Le fondement de la spéculation n’est plus un axiome affirmé a priori, un dogme proclamé avec emphase. La philosophie, l’histoire et même 1a politique prennent comme point de départ les vérité du positivisme scientifique. Elles étudient l’évolution dans toutes ses variations et concluent en affirmant les idées révolutionnaires qui se propagent de nos jours sur toute 1a surface de 1a Terre.

Ainsi le principe de l’évolution, fondé sur des lois fondamentales et indestructibles, s’empare des sciences en amenant un progrès décisif dans les connaissances humaines. Lorsqu’on voit qu’on explique rationnellement l’origine de l’homme par l’évolution des espèces ; que l’on déduit de 1a même façon, par l’évolution de la matière, les phénomènes moléculaires et planétaires, la formation des minéraux, des végétaux et des animaux ; lorsque grâce à 1a conception évolutive on observe comme loi constante des différents ordres de 1a Nature matérielle, morale et intellectuelle, un mouvement unique de composition et de décomposition qui tend à l’amélioration, à l’hétérogénéité organique, comme signe indubitable de mécanismes vivants plus parfaits, il est nécessaire d’affirmer que le principe de l’évolution, que l’évolution générale de la Nature est la loi universelle qui préside à l’harmonie de tous les mouvements, à la combinaison des forces et des corps, au développement et au progrès d’organes, de fonctions, d’idées et de sentiments.

En généralisant et en élargissant, donc, ce principe, il s’impose à notre raison et nous entraîne irrésistiblement, comme si la conception de la vérité absolue se trouvait au terme du mouvement obstiné et inlassable qui le sous-tend.

Sur le terrain vraiment scientifique, il est irréprochable. Si on peut trouver un défaut, il est imputable aux hommes qui appliquent cette théorie dans leurs travaux. Le principe de l’évolution a précisément besoin de sortir de 1a sphère contemplative dans laquelle l’ont placé les hommes de science. Ils sont encore soucieux et demeurent étrangers aux sursauts passionnels des hommes actifs. C’est pourquoi ils se bornent à indiquer le développement de l’évolution sans s’engager aucunement, comme le dit fort à propos Kropotkine, dans la détermination scientifique de la courbe de l’évolution, et encore moins des violentes secousses révolutionnaires qui ne sont qu’une phase, un accident du processus évolutif. L’évolution apparaît toujours dans un milieu qui lui est contraire. Elle s’y développe et disparaît, si des agitations brusques ne modifient pas ce milieu. Mais l’évolution ne peut s’arrêter, et encore moins périr. Elle produit elle -même ces secousses, ces cataclysmes, ces ruptures nécessaires. C’est ainsi que 1a tourmente atmosphérique modifie les conditions ambiantes ; le cataclysme géologique change et transforme la situation du sol et ses qualités ; les masses météoriques entraînent de terribles mouvements dans l’espace. La révolution, que l’on considère dans 1’ordre naturel, soit dans le domaine humain, est l’élément indispensable pour que l’évolution puisse atteindre la plénitude de son développement.

La révolution est un absolutisme inévitable, absolutisme des lois naturelles, sans lequel le progrès serait vide de sens. Une montagne, une éruption volcanique surgissent soudain au milieu de la mer à cause d’un absolutisme de 1a nature, une révolution de la matière. De semblables révolutions changent également la société sans qu’ aucune force et aucun obstacle ne puisse l’éviter. La vie humaine justifie, donc, pleinement la vérité selon laquelle les rénovations sont une nécessité de la loi générale de l’évolution, des phases ou des accidents de l’évolution elle-même qui en devenant consciente brise toutes les entraves, tous les freins qu’on lui oppose et complète le développement libre des sociétés.

On peut également dire que les révolutions sont les points culminants qui déterminent la courbe de l’évolution, les diverses altitudes qui marquent le passage de cette courbe en modifiant la monotonie du plan. Toute secousse est précédée par une période rapide d’initiation qui est comme le terme de la courbe évolutive, comme la fin de la trajectoire parcourue par de multiples ondulations. La révolution détermine la hauteur maximum du perfectionnement, du progrès et du développement. Elle brise les dernières couches qui résistent à l’évolution. Elle annihile tous les forces opposées au progrès. Elle rend, enfin, possible et variable le progrès humain.

Ainsi, ce que les hommes de science ne font pas, ce sont les hommes de parti qui le mènent à bien, ceux qui se passionnent pour l’idéal, ceux qui mettent non seulement leur intelligence, mais aussi leur force au service des aspirations modernes, ce qui constitue un nouvel aspect de l’évolution, le plus important assurément, car par là même elle devient consciente et révolutionnaire, ce qui prouve une fois de plus notre affirmation selon laquelle les révolutions sont des accidents nécessaires de l’évolution.

C’est du moins ce que l’on déduit de l’étude de cette loi dans son acception la plus vaste. Ce principe ayant donc été démontré dans toute son universalité, nous ne pouvons ne pas lui soumettre toutes nos recherches. En suivant pas à pas les développements partiels de la Nature ou de 1’humanité, on trouve toujours dans chacun d’eux une telle confirmation de l’excellence de ce procédé, qu’elle oblige la raison à reconnaître 1a similitude, la parité complète de tous les moyens de développement et de perfectionnement. Quel que soit l’ordre de l’examen, on s’aperçoit toujours que le processus part du simple au complexe, de l’homogène à l’hétérogène, du particulier au général.

L’histoire humaine le démontre de façon très nette. Au début, les sociétés sont extrêmement rudimentaires. Peu à peu leur mécanisme se complique, en même temps que leurs besoins deviennent de plus en plus complexes. Le développement biologique comprend dans un même ensemble les formes organiques, les besoins individuels, et 1a qualité des activités mises en action. Les orientations qui déterminent les actions sont au départ très limitées et incohérentes. Elles deviennent progressivement plus larges et étendues . Il se passe la même chose dans 1’ordre des animaux. Les êtres les plus rudimentaires se distinguent par l’incohérence de leurs mouvements et de leurs actions .Les plus développés montrent plus de cohérence et ont une finalité propre par rapport à la généralité de leurs mouvements et actions.

Évoquons, donc, l’histoire du développement de la liberté humaine.

L’homme primitif vit dans des sociétés très réduites et déficientes. Ses besoins sont limités, il se contente de 1a chasse et de fruits sauvages. Les groupes tendent plutôt à se diviser qu’à s’étendre. La vie nomade est cultivée passionnément. Plus tard, cependant, les nécessités se multiplient, les activités individuelles se développent de façon inattendue et les petites communautés commencent à s’agrandir. La liberté individuelle est sacrifiée en partie aux nécessités d’une plus grande coopération pour le travail et la guerre. L’état de lutte permanente où vivent les groupes entraîne la tendance à la soumission. Le principe d’autorité surgit naturellement et à mesure que les communautés ou les sociétés deviennent plus puissantes, le régime de despotisme personnel s’impose et s’accroît de plus en plus. Le passage de la liberté nomade à la coopération sociétaire fait perdre du terrain à la souveraineté de 1’homme. Ce sacrifice vient directement du caractère guerrier des collectivités constituées. Cependant, ces communautés déjà plus complexes ne sont jamais à 1’abri de révoltes. Fréquemment l’autorité naissante doit combattre les révoltes et les supprimer pour ne pas périr. Et entre ces deux forces opposées, en mouvement permanent, les sociétés primitives acquièrent leur développement. L’autorité et la rébellion apparaissent en même temps et s’opposent.

Les nécessités sociales continuent d’augmenter, tout comme l’état de guerre s’enracine. Grâce à la tendance à l’absorption individuelle, de grands groupes parviennent à se former, et l’autorité s’incarne dans le roi-dieu. Les superstitions religieuses et guerrières s’unissent vers un seul but. C’est ainsi que l’Humanité en arrive à se prosterner devant le roi d’origine divine. Malgré la grande force et la prépondérance du pouvoir, les rébellions se succèdent chaque jour. C’est le début des guerres de religion. Les nations déjà constituées veulent imposer au monde entier leurs lois, leurs idées, leurs cultes.

Pendant cette longue période de guerre, l’idée de soumission et d’obéissance pénètre peu à peu les hommes, aussi bien à cause de l’adaptation nécessaire au milieu social qu’à cause de l’héritage physiologique. Mais en même temps l’évolution, consciente des idées, fait son chemin. Au sein même des religions, des esprits réformateurs surgissent pour corriger les vieux systèmes. Bouddha, Confucius, le Christ amènent de nouveaux idéaux qui réactivent la guerre entre les peuples. Les sociétés et les civilisations, qui s’étaient épanouies avec le polythéisme, s’effondrent dès que de nouveaux idéaux plus humains apparaissent à l’horizon. Les grands peuples, les empires fiers, l’ancienne Grèce et Rome la conquérante, tout comme les invasions des gens du Nord, préparent l’avènement d’une ère nouvelle. Les étincelles révolutionnaires, surtout religieuses, acquièrent a certains moments un caractère politique et économique accentué.

Le christianisme étend sa propagande et les anciens pouvoirs s’écroulent. Un élément négatif face à l’autorité absolue commence lentement. Le roi et 1a divinité, autrefois unis, deviennent antagonistes. De nombreuses sectes dissidentes surgissent dans le domaine religieux. Et en politique, l’homme cherche également à s’émanciper. C’est dans les dernières évolutions de l’idée religieuse que commence l’évolution politique. Le mouvement de 1a Réforme apporte le libre examen. La philosophie prend sa place dans les disputes, alors modernes. Une fois proclamée la liberté individuelle, la souveraineté de la raison en matière religieuse ne pouvait qu’amener un fait semblable en matière politique. On n’obéit plus au roi ou à Dieu, mais à la souveraineté populaire, et une formidable explosion révolutionnaire impuissante éclate.

Par le passé, des mers de sang ont inondé les campagnes et les villes. Des milliers et des milliers d’hommes ont été sacrifiés pour tel ou tel caprice, à cause de telle ou telle rancune. La superstition, le fanatisme, la tyrannie, l’esclavage sont autant de facteurs de guerre permanente dans laquelle vivent les peuples. Un torrent, un océan de feu a mis un terme à l’évolution de la liberté durant les siècles passés. Il semble que l’Humanité s’émancipe définitivement, qu’elle brise ses chaînes qui l’emprisonnent, qu’elle recouvre la liberté de conscience, la liberté de pensée, la liberté d’action.

L’évolution économique n’est pas non plus étrangère à ce mouvement grandiose. Le développement immense du travail fait que les hommes commencent à refuser l’état de lutte où ils vivent … Tant que 1’état de guerre domine, l’obéissance devient indispensable et 1a fidélité et la soumission des esclaves sont considérées comme des vertus. A mesure que 1a guerre disparaît de nos coutumes et que la vie de travail et de coopération se développent, les hommes s’habituent de plus en plus à défendre leurs droits, et à respecter ceux des autres ; la fidélité au chef s’effrite et on finit par refuser son autorité. On en arrive alors à défier les lois de l’État, et bientôt on considère la liberté des citoyens comme un droit qu’il est honorable de défendre et honteux d’abandonner (Spencer).

Les premiers temps, sur le plan économique, sont ceux de l’esclavage ; et dans le domaine politique, ce sont ceux du pouvoir absolu et religieux. Le Moyen Àge est respectivement celui du féodalisme et au pouvoir personnel. C’est de façon simultanée que l’évolution de la liberté se fait dans la politique, la religion et 1’économie. La révolution qui nous donne le libre examen et la liberté politique, engendre également le prolétariat. A partir de la Révolution Française, les constitutions s’emparent du monde dit civilisé et le régime industriel donne une nouvelle forme à l’esclavage. Mais le nouvel ordre des choses ne vit pas en paix même au début. Les idées fédératives d’une part et les aspirations communistes de l’autre démontrent que les peuples se préparent à lutter pour leur émancipation politique, et aussi économique. La nouvelle conception de la liberté surgit au sein de la révolution, sous sa forme rudimentaire en refusant et en menaçant directement la propriété individuelle.

La révolution se borne, au départ, à 1’émancipation de la conscience. Plus tard, elle tente d’émanciper la conduite, et elle arrive finalement à la liberté et à 1’égalité complète face à la loi. Tout cela n’est pas suffisant. Au fur et à mesure que le féodalisme industriel et parlementaire acquiert plus de pouvoir, les idées socialistes se propagent plus rapidement, et les revendications du peuple se renouvellent constamment. L’aspect économique de l’évolution, caché au début, commence par apparaître principal. On en arrive enfin à la compréhension que la liberté est inutile sans l’égalité sociale et économique. Notre siècle est le siècle du socialisme.

Toutes les formes imaginables d’organisation ont été vainement propagées, et même mises en pratique. En France même, il y eut une révolution, essai et discrédit pour le socialisme d’État. Et après tant et tant de changements lassants, l’idée de la liberté s’est forgée dans toute son acception grandiose. Les formes de gouvernement, les principes de législation, les pouvoirs constitués, tout cela est refusé. La liberté totale, la liberté religieuse, politique, économique et sociale, tel est le cri de guerre de notre époque. C’est l’essence de l’évolution de nos jours.

C’est ainsi qu’apparaît et naît le principe anarchiste. Lorsque les peuples arrivent à saisir clairement que sous les constitutions, royaliste ou républicaine, ils sont aussi esclaves que dans les régimes absolutistes ou dans tout autre, fondés sur le principe de l’autorité et de l’inégalité économique. Le refus décidé de tout ce qui existe, l’anarchie, s’imposent alors à eux comme le principe révolutionnaire et la garantie de leurs droits.

Ils se trompent un temps et recherchent dans l’État et le socialisme universitaire ou dans les aspirations démocratiques, la garantie économique de leur existence. Mais ils aperçoivent rapidement que dans la négation du gouvernement et de 1’autorité, il y a également le refus de la propriété individuelle. C’est pourquoi Kropotkine a parfaitement raison quand il affirme que 1’anarchie a une double origine. C’est la synthèse de l’évolution politique et de la conviction économique.

De tout temps les révolutions politiques ont posé le problème du pain. De nos jours, tous les partis ont mis de l’eau dans leur vin à cause de la montée du socialisme, et même les plus réactionnaires sont obligés de faire quelque chose pour faire taire les foules. 1848 en France, fut une révolution socialiste plutôt que politique. La révolution de 1789 fut menacée par la Conspiration des Égaux, préparée par Babeuf et ses amis. Il y eut des guerres fondamentalement sociales à Rome aussi, surtout du temps des frères Gracchus. La Grèce a connu également son lot de luttes économiques. Le christianisme est communiste par excellence, et certaines sectes, comme les anabaptistes et les moraves, l’ont défendu et appliqué.

Comment nier donc que toutes ces luttes pour la liberté sont aussi des luttes pour l’égalité ?

L’anarchie représente simultanément ces deux notions. Et le principe selon lequel des termes corrélatifs s’impliquent mutuellement, renforce cette idée. De même qu’on ne peut penser à un supérieur sans penser en même temps à un inférieur, au souverain sans son sujet, à un tout sans les parties, on ne penser non plus à la liberté sans évoquer immédiatement l’égalité. La première ne peut exister sans cette dernière.

L’anarchie, expression parfaite de la liberté, en reconnaissant nécessairement l’égalité économique et sociale des hommes, est donc le résumé et la synthèse de toutes les aspirations humaines.

L’histoire, la philosophie et les sciences elles-mêmes le prouvent.

Le présent Généralisation du principe anarchiste et modifications progressives dans 1’évolution socialiste, importance actuelle, définitions

Nous avons suivi pas à pas 1’évolution de la liberté dans l’histoire et dans la révolution des idées, pour arriver jusqu’à l’origine de l’Anarchie.

Du point de vue chronologique, elle ne remonte qu’à l’époque de la deuxième Révolution Française, à partir de 1848. Deux grands génies l’ont alors préconisé : Proudhon et Bakounine, l’un et l’autre, en suivant des voies différentes de celles des philosophes évolutionnistes, arrivèrent avant eux et mieux à l’affirmation de cet idéal révolutionnaire très moderne qui est nôtre. Le grand mouvement de la philosophie allemande crée l’un, qui était un génie éminemment critique ; le terrible ouragan de la naissance du socialisme produit l’autre, génie de l’action révolutionnaire.

A partir de 1’immortelle Association Internationale des Travailleurs l’idée anarchiste acquière ses lettres de noblesse parmi les prolétaires de tous les pays. La popularisation est due, en grande partie à Bakounine qui, au moyen de l’Alliance de la Démocratie Socialiste, fit échouer les plans autoritaires de Marx et de tous ceux qui pullulent dans les partis ouvriers, aiguillonnés par l’ambition de s’asseoir auprès de la bourgeoisie législatrice.

Aujourd’hui le Principe Anarchiste a définitivement triomphé dans le camp socialiste, et sa généralisation atteint les limites de l’idéal le plus pur.

Voyons comment a lieu cette dernière. De même que nous avons pu établir dans l’ordre physique la vérité, c’est-à-dire que les molécule ont des mouvements qui leur sont propres, puisqu’elles forment un tout et leurs atomes constitutifs produisent également des mouvements propres, qui se font indépendamment de ceux des molécules, tout comme les différents mouvements sur la surface de la Terre, qui ne répondent pas à la révolution de notre planète dans son orbite.(Tyndal) ; dans le domaine sociologique, nous avons également pu établir que les groupements humains ont leurs buts et leurs activités, en tant qu’ils forment un tout social ou une personnalité, et qu’en même temps leurs atomes constitutifs -les individus- ont aussi leurs buts et leurs activité, qui se réalisent en dehors de ceux des groupements. Nous arrivons ainsi à la conception de la souveraineté collective qui coexiste avec la souveraineté individuelle, et l’indispensable consécration de toutes les autonomies apparaît bientôt dans les sciences politico-sociales .

Avant d’en arriver à ces conclusions, les peuples ont dû passer par une lente et pénible évolution, mêlée de brusques secousses révolutionnaires. Durant longtemps, les problèmes de la liberté et de l’égalité ne furent résolus qu’au détriment l’un de l’autre. On ne faisait pas un pas en direction de la liberté sans provoquer une nouvelle forme de tyrannie économique. On ne voyait pas l’égalité, sans le sacrifice et la restriction des libertés publiques.

Mais les idées d’une certaine partie de la philosophie allemande et les principes proclamés par la Révolution Française, épurés et perfectionnés par le laboratoire de la critique, en même temps que les progrès des sciences sociales, ont enfin déterminé la solution la plus réussie des deux problèmes déjà évoqués.

A partir du moment où les idées fédéralistes se développèrent en opposition au césarisme centralisateur et tout-puissant, le Principe Anarchiste naissait au fond de toutes les consciences, et la philosophie elle-même lui ouvrait les portes toute grandes. Après avoir essayé toutes les formes de gouvernement, et soupesé les erreurs de tous les systèmes politiques et mêmes sociaux, on en arrivait nécessairement au refus des unes et des autres. Les idées fédéralistes elles-mêmes perdent leur fondement dès qu’on remarque qu’il ne peut y avoir de pacte véritablement libre là où l’égalité totale des conditions n’est pas réalisée.

Ainsi donc, comme la philosophie a démontré et comme la raison humaine a compris qu’en tant qu’êtres rationnels, on ne peut attribuer plus de capacité de justice à des hommes qu’à d’autres, on ne peut donner davantage de droit aux uns plus qu’aux autres. La Nature, en effet ne rend pas essentiellement différents les êtres humains, même accidentellement. Dès qu’on voit, de même, que c’est dans la raison des individus que se situe tout principe de science et de certitude, ainsi que l’origine de toute morale et de tout droit, ce dernier la considérant autonome -selon Pi y Margall-[politicien républicain, inspiré par Proudhon], dès ce moment la base de l’autorité et du principe du gouvernement, par conséquent, se trouve détruite et annulée. Pour la potentialité physique, le rapport est, sinon égal, équivalent, encore que l’exercice des spécialités entraîne des manifestations et des aptitudes différentes. La raison -comme élément de logique- et la justice -comme élément de conscience- se contentent d’abord d’apprécier chez tous les hommes la même capacité de se gouverner, la même conscience pour agir moralement, la même intelligence pour diriger leurs actes et penser justement, une équivalence physique de produire en soi ou collectivement une réciprocité d’utilité. Donc, après avoir affirmé 1’égalité entre les humains et l’autonomie de la raison individuelle, chacun de nous doit être forcément son propre dieu son roi et son tout.

Les fondements de l’Anarchie s’appuient, en outre, solidement sur l’évolution sociale. En faisant abstraction de la légalité dominante, nous remarquons qu’à la maison ou dans la rue, au travail et dans les rapports sociaux, chaque fois plus, le cercle de notre conduite en accord avec nos pensées s’élargit, sans tenir compte de l’autorité et des lois. Nous allons et venons, nous traitons à tout moment avec le commerçant, l’industriel, un ami, sans aucun inconvénient, sans regretter une intervention extérieure. Nous agissons finalement, d’une certaine manière, librement. Qu’ils sont fâcheux les rapports auxquels nous obligent les lois et les coutumes, dès que nous laissons ce terrain d’action ! D’autre part, tous les jours, le nombre des associations consacrées à tel ou tel but échappant à l’influence des gouvernements est en augmentation. Beaucoup s’organise sans formules autoritaires ni législatives. Dans le commerce, les relations internationales, le monde scientifique, le gouvernement, s’il intervient directement, lèse toujours les intérêts, piétine les droits. Il n’en est pas moins vrai que la tendance sociale a été toujours la même : diminuer l’autorité, la discuter, la limiter et, en conclusion, la supprimer. Tout ce qu’on limite, on le refuse, a dit je ne sais qui, et l’autorité est niée depuis que le premier homme s’est révolté contre elle, en lui arrachant successivement, aujourd’hui un attribut, demain un élément, plus tard une fonction. Lucifer, le rebelle sublime, finit par incarner tous les hommes et par triompher.

Généraliser ce qui a lieu dans 1’évolution sociale, rompre les entraves qui empêchent cette généralisation, annuler la pression qui s’exerce sur l’homme dans tous les sens, que ce soit la contrainte religieuse, sociale, morale ou politique, rendre possible la liberté et lui restituer ses droits, tel est l’idéal moderne que synthétise l’Anarchie en tant que refus absolu du passé et du présent, et affirmation catégorique de l’avenir.

Qu’est donc l’Anarchie ? L’Anarchie est simplement la liberté totale : liberté de pensée, d’action, de mouvements, de contrat, fondée sur l’égalité de conditions humaines la plus complète, aussi bien économiques que juridiques, politiques et sociales. La liberté et l’égalité sont deux affirmations fondamentales. La première est issue de la suppression de tout gouvernement ; la deuxième de la possession en commun de toute la richesse sociale L’une et l’autre sont établies par le fonctionnement spontané sur des pactes de tous les individus et de tous les organismes.

Il lui manque encore de la solidité sur le plan des affirmations quant aux organisations, mais l’Anarchie ne tarde pas à embrasser dans une seule idée le problème politique et le problème économique. Elle hésite, cependant, et suit les courants qui la poussent vers telle ou telle idée. Et en supprimant, en définitive, toutes les aberrations contenues dans les formules économiques, elle affirme résolument le fondement essentiel du principe égalitaire des conditions humaines et la liberté générale et non législative de tous les individus et de tous les groupements.

Ces brefs progrès ont eu lieu dans le cadre de l’évolution des idées socialistes, dans le court espace d’un demi-siècle, surtout après la dissolution de la fameuse Internationale des Travailleurs. Ces évolutions sont le fait du prolétariat militant, qui grâce à son esprit révolutionnaire tend toujours à purifier et à concrétiser ses idéaux.

Les masses, allant plus vite que la philosophie, encore que poussées par elle, ont déterminé avec une certaine précision la solution du problème social, si tenacement recherchée depuis des siècles par l’espèce humaine.

Ce fait est précisément ce qui caractérise l’importance du Principe Anarchiste actuellement. Il représente la révolution, non seulement dans la légalité ou les légalités établies, mais aussi dans le socialisme. Il brise la routine de la vieille politique et repousse les amalgames du socialisme autoritaire actuel : en refusant tous les systèmes en place et les élaborations de ceux qui veulent modifier la société par un replâtrage morne de la forme connue déjà. Il a complètement tué les partis démocratiques qui naguère séduisaient le peuple et il émancipe chaque jour de nombreux travailleurs des préoccupations religieuses, politiques et prolétaires. Les classes les moins payées ne croient en rien ou sont anarchistes. Dans l’organisation même de ce qu’on appelle les partis ouvriers, il y a plus d’apparence que de réalité. En fait l’Anarchisme a gagné toutes les consciences. Certaines circonstances vont surgir pour mettre en évidence que le peuple est anarchiste, en le sachant ou sans le savoir. La plus grande importance de notre principe est qu’il est plus ou moins adopté par des milliers d’hommes de toutes les classes, découragés des farces politiques.

Il est indubitable qu’en se perfectionnant chaque jour et en ayant une importance décisive croissante, l’idée anarchiste se définit également plus clairement à chaque fois.

L’Anarchie, le non gouvernement, telle est l’expression primitive, à laquelle on ne peut rien opposer car c’est le sens réel du mot et de l’idée. Les dictionnaires, après un certain temps, ont intégré ce mot en le définissant en général et avec quelques nuances, comme une forme ou un système social sans gouvernement ou sans chef. Cela suppose donc, et non sans fondement, un organisme issu de la liberté même, c’est-à-dire la libre association des travailleurs libres. L’Anarchie a fini par représenter, au sens large, le libre fonctionnement des individus et des groupements des peuples et des races, en dehors des règles et des lois non acceptés par eux, fondus dans la nature.

Si l’on réduit ces idées en des termes brefs et simples, pour une définition, nous devons établir que 1’Anarchie est le fonctionnement harmonieux de toutes les autonomies, qui est résolu par l’égalité de toutes les conditions humaines.

Ainsi les grands principes qu’implique 1’Anarchie -la Liberté et l’Égalité- sont compris dans une seule expression.

L’avenir Réalisation du Principe Anarchiste, certitude de ses possibilités. Son importance dans la vie de l’espèce humaine

On ne peut plus douter d’un état meilleur de l’espèce humaine. L’Humanité, en se développant progressivement, nous fournit la preuve que nous allons vers l’amélioration des conditions d’existence. Les partis les plus rétrogrades osent à peine le nier. Ceux qui se targuent d’être les plus en avance prétendent contenir nos légitimes aspirations sous prétexte qu’elles ne seront possibles que dans une société plus instruite et mieux préparée à la liberté. Cela veut dire qu’ils manquent de force et de logique pour nous combattre. L’instruction qui certes manque non seulement au peuple, mais encore à une grande partie des classes dites dirigeantes, ne peut venir sans briser d’abord toutes les chaînes qui oppriment les hommes, celles de la religion et de la politique. Tant que l’État disposera de l’enseignement, tant que l’Église s’introduira dans les écoles, tant que les conditions d’inégalité sociale ne seront pas fondamentalement détruites, il est impossible que l’instruction se généralise et touche également tout le monde. Pour qu’il soit intégral ou encyclopédique, il faut d’abord émanciper complètement l’enseignement, et faciliter à tous les hommes des moyens égaux de l’acquérir en les plaçant dans des conditions économiques et sociales identiques ; ce qui n’est possible qu’après le triomphe définitif de l’Anarchie. D’autre part, les peuples ne peuvent se préparer à la liberté qu’en l’exerçant. Tant qu’ils seront privés du plus insignifiant de leurs droits sous prétexte de leur incapacités ou de dangers imaginaires, une tyrannie plus ou moins puissante s’instaurera, mais pas la liberté. Si ce n’est par la rébellion, l’homme ne peut apprendre la liberté. C’est seulement dans la liberté la plus complète que l’homme trouve sa place véritable en tant que membre de la société.

Rêver que l’évolution puisse se faire dans un milieu qui s’y oppose totalement est folie. Pour qu’elle se fasse, nous le répétons, il est indispensable de modifier d’abord l’environnement, provoquer la révolution. C’est l’exercice de tous les droits qui consacre dans la pratique et 1’expérience le pouvoir de la liberté.

Il n’y a pas de doute que le passage d’une forme à l’autre entraînera des perturbations, mais sont-elles absentes des périodes de transition ? Aujourd’hui encore, après un siècle de système constitutionnel, les perturbations sont le lot de chaque jour. Les vicissitudes des premiers temps s’estomperont et la société anarchiste entrera dans son développement total, sans secousses brusques, sans cataclysmes terribles, sans rien de ce qui caractérise notre époque. En effet ni le principe de l’autorité ni les privilèges de la propriété individuelle ne l’amèneront .

Mais comment, dira-t-on, tout cela se fera-t-il ?

Après la révolution, la propriété, la terre et les instruments de production étant en libre usage, les producteurs s’associeront selon leurs buts, leurs aptitudes, leurs besoins. Par des pactes libres, ils organiseront la production, l’échange, la consommation, l’instruction, l’assistance et tout ce dont on aura besoin 1e nouveau système social. La liberté la plus complète présidera à la formation de ces organismes et à la distribution des produits et à la rétribution du travail

Tout ce qu’on dépense aujourd’hui à l’entretien d’armées formidables, d’églises pleines de parasites, de bureaux remplis de voyous ; tout ce qui est actuellement aux mains d’oisifs et consommé dans le vice, reviendra à la société en général et circulera au bénéfice de tous, afin de mieux subvenir aux besoins et aux plaisirs physiques, artistiques, moraux et scientifiques

Il n’y aura pas d’État qui commande, mais il y aura des millions d’initiatives individuelles et corporatives, et les hommes établiront librement des contrats sans qu’on porte atteinte à leurs droits.

Vous en doutez ? Mais quoi ! Ne doit-on pas les meilleurs inventions à l’initiative privée ? L’État aujourd’hui fait-il autre chose que gêner nos progrès ? L’État est-il le facteur de l’industrie et du commerce ? Intervient-il dans les progrès de la science et des arts autrement que pour les annuler ? Fait-il autre chose que troubler l’existence de la foule d’associations qui vivent en dehors de son domaine ? L’État n’est ni médecin, ni mécanicien, ni industriel, ni commerçant, ni producteur. L’État n’est rien. A quoi sert-il donc ?

On pourrait cependant penser que sans le poids de l’État, toutes nos passions seraient déchaînées et que l’unité de l’espèce humaine serait rompue. N’ayez crainte ni inquiétude que cela n’arrive : De même que dans la Nature -a dit Castelar – il y a des lois de diversification qui produisent les individus, il y a des lois d’unification qui produisent les espèces et les collectivités. De même qu’il y a dans les masses du ciel des forces centrifuges qui se contiennent les unes les autres et des forces centripètes qui s’harmonisent, il y a des lois d’indépendance qui reconnaissent à chaque peuple -et à chaque individu devrait-il ajouter- son autonomie, et des lois d’attraction qui les réunissent dans une œuvre humaine universelle. Comme le spectre solaire prouve l’unité de l’Univers matériel, le sentiment de solidarité prouve l’unité du genre humain.

Si les nécessités individuelles et sociales ne suffisent pas pour prouver la possibilité de l’Anarchie, si le grand développement industriel que nous avons et le niveau supérieur que nous avons acquis intellectuellement, de même que la multitude d’exemples de sociétés qui vivent aujourd’hui sans autorité constituée ne suffisent pas non plus à démontrer notre affirmation, tous les doutes et les remarques sont vaincues par le sentiment de Solidarité.

Laissons agir les lois naturelles des individus et les peuples qui sont socialement autonomes. Cette autonomie rejette toute autorité, car loin de se perdre en l’absence d’ordre dans un labyrinthe de passions, elle rend possible une vie harmonieuse de tous les êtres, puisque la souveraineté des uns doit être équilibrée par celle des autres. Comme de minuscules particules libres dans l’espace, elles trou- vent dans leur chocs mutuels, des limitations et forment, par des rapports d’affinité et d’attraction, d’autres corps appelés molécules, au lieu de se détruire totalement, car la loi de la conservation exclut l’anéantissement. La solidarité, 1’attraction l’affinité, l’esprit de conservation font, donc, que l’association volontaire de tous les hommes ne peut être mise en doute.

Le principe de l’autorité n’a pu durant des siècles obtenir que ces lois soient appliquées. Jamais il n’a consacré l’autonomie individuelle et il ne le peut pas. Il n’a pas pu unir en un tout l’humanité entière, et il n’y arrivera pas. Ce que l’autorité n’a pu atteindre, la liberté le pourra ; ce que la force ne peut faire, la volonté, libérée de toute entrave, le fera. Laissez la liberté et la solidarité : de leur union admirable des prodiges naîtront. Et vous verrez comment sur cette magnifique pyramide sociale, la science, libérée des influences pernicieuses du présent routinier et maussade, se développera magnifiquement et atteindra le niveau le plus élevé d’organisation progressive complète. La statistique déterminera le mouvement économique des peuples ; l’hygiène, les prescriptions de la santé des individus et des groupes ; la physique, les différents secrets des éléments naturels pour que les hommes les exploitent ; la chimie, les combinaisons des mêmes éléments pour produire utilement et merveilleusement ; la mécanique, les moyens de supprimer chez les hommes la dernière particule de l’animalité primitive, en remplaçant l’effort musculaire par la force motrice de l’eau, de l’air et de 1’électricité ; 1’homme peut et doit trouver dans la diversité magnifique des vérités scientifiques, tout ce dont il a besoin pour se diriger et se gouverner lui-même.

Au commandement stupide de l’autorité, il opposera le conseil éclairé de la science. Nos idéaux rédempteurs sont immédiatement réalisables, et la certitude de leur possibilité, une chose très évidente.

Nous voulons vivre libres, travailler les uns pour les autres, nous aider, fraterniser dans l’effort commun pour le bien universel, lutter ensemble pour jouir d’une vie tranquille où tous puissent comprendre que ce qui est le mieux pour chacun et pour tous est d’agir bien, pratiquer le bien et le réaliser.

Dans la vie de l’Humanité, cette prochaine évolution a une importance décisive. Une fois supprimés tous les privilèges et toutes les autorités, les passions humaines seront moins excitées, car l’ambition du pouvoir, la soif de richesses, les besoins de révoltes, tout aura disparu naturellement. Le progrès qui aujourd’hui encore doit lutter contre l’opposition du pouvoir et des intérêts formés à l’ombre des privilèges sera libéré, de tout obstacle. Avec le fonctionnement libre de toutes les initiatives, avec les voies ouvertes à la réalisation de toutes les idées, il n’y aura rien qui perturbera la marche générale des sociétés.

L’Anarchie mettra un terme aux hécatombes si courantes actuellement. Chaque modification, chaque réforme se fera de façon expansive, et les luttes d’aujourd’hui, cruelles et sanguinaires, ne se répéteront jamais.

L’empire de la force, ses luttes, son triomphe, auront été éliminés, parce que 1à où la liberté régnera, personne ne cherchera à dominer les autres. Les véritables mouvements de 1’avenir seront des luttes d’intelligence, d’émulations dans le travail, le savoir et la bonté ; des mouvements grandioses, nobles et pacifiques ; des agitations et des luttes d’hommes, et non de fauves ou de bêtes.

L’Anarchie aura enfin arrêté le terrible cycle des révolutions violentes, c’est la plus grande apothéose de ce principe.

Des multitudes d’associations industrielles, agricoles, scientifiques, artistiques, etc., se livreront bataille dans une union fraternelle une admirable concurrence de solidarité universelle. De multitudes d’associations s’occuperont de 1’enseignement, de l’assistance, de l’hygiène. Tout ce qui défie actuellement, par intérêt mesquin, le cours des sciences, n’aura pas de place au sein de cette société libérée, rachetée.

Qu’arrivera-t-il automatiquement ? Les produits abonderont partout grâce à un travail individuel bien moindre qu’à présent. Les rapports des hommes s’étendront prodigieusement. La plupart de nos maux physiques disparaîtront, et beaucoup d’autres seront vaincus par la médecine. Les lacunes de l’ignorance seront réduites à leur plus simple expression. Tout cela parce que le travail de tous les hommes, avec moins d’effort individuel, pourra produire plus que ce qui est suffisant pour la consommation générale. Car, une fois éliminé les frontières politiques artificielles et avec la suppression des inconvénients de la distance et des frais de transports, rien n’empêchera tous les hommes de s’entendre. La médecine, libérée de 1’égoïsme individuel, sera présente partout, et qu’à force de constance, elle bannira de nombreuses maladies. Enfin, l’instruction ayant été portée à son développement maximum, l’ignorance sera devenue un phénomène rarissime et exceptionnel.

Le progrès humain se fera, donc, par une approche anarchiste, harmonieuse, splendide, aveuglante. Voici notre aspiration, confirmée par la phrase célèbre que nous rappelons à nos détracteurs : Le paradis est devant nous et non en arrière.

Ricardo Mella (1889)

 

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