Kropotkine et le nationalisme

Kropo

Kropotkine et le nationalisme

Chère camarade, Veuillez m’excuser d’avoir passé si longtemps sans répondre à votre lettre intéressante au plus haut point. J’étais encore malade au point que j’ai été obligé d’abandonner un travail très urgent et d’aller me soigner en ville. Je me suis remis tant bien que mal, mais pas complètement.

Je vais écrire maintenant à un camarade à Genève, et aussi sur les affaires de Paris. Je vois que Grave et Girard ont déclaré dans Les Temps Nouveaux qu’ils n’ont que des sentiments amicaux envers votre cercle, -ce à quoi je m’attendais- et rien de plus. Il est habituel entre nous d’avoir des polémiques dans des revues. Je veux dire que lorsque j’ai lu l’article signé « Kroujok », j’ai tout de suite pensé « ce n’est pas à dire comme ça », et j’ai regretté que dans les polémiques les gens ne s’en prennent jamais à l’essentiel mais au contraire. C’est ainsi, malheureusement, qu’est la nature humaine. Si vous aviez envoyé, entièrement, votre lettre où tout est si -parfaitement exposé -tous les trois Tcherkessof, ma femme Sonia et moi, après la lecture, l’avons reconnu unanimement-, la polémique aurait été aussitôt orientée dans la direction actuelle.

(Je viens de relire la lettre de « Kroujok ». Evidemment, elle a été écrite avec colère, sur un ton trop provocateur, trop personnel, qui ne traite pas l’essentiel.) Bon, tout cela n’est pas grave, c’est le passé. Je passe à l’essentiel, c’est-à-dire votre lettre et votre très bonne manière de poser le problème, par rapport au futur.

Pour ce qui est de la question de la Crète, il me semble que votre position ait parfaitement juste. En effet Malatesta approuve toutes les actions de ce genre, mais même [son périodique] L’Agitazione a été obligé de verser une douche froide sur la tête de ceux partaient comme volontaires Il serait trop long d’écrire sur ce sujet, trop long à cause de la masse d’intrigues politiques, de complications. Mais tout cela ne concerne qu’un cas donné, celui de la Crète, mais non la question nationale dans son ensemble.

Dans la formulation de votre refus les points 1 et 3 sont parfaits : vous ne voulez pas avoir à faire à des antisémites et autres canailles, vous ne désirez pas vous adresser au gouvernement (bien sûr ! Il ne manquerait plus que ça ! !). Mais pour le point 2 « vous ne considérez pas utile de vous unir aux manifestations à caractère purement nationaliste », c’est plus discutable, du moins sous cette forme.

Il me semble que « le caractère purement nationaliste » des mouvements nationaux n’existe pas. Partout, il y a une base économique, ou une base pour la liberté et le respect de l’individu. La base économique existait dans les mouvements nationaux de la Serbie et de la Bulgarie. Ce qui s’est passé c’est que après la guerre, les Turcs (c’est-à-dire pas seulement les Turcs, mais les membres du gouvernement turcs et les aristocrates fonctionnaires, les Bulgares pro-turcs, les Grecs, etc.) étaient de grands propriétaires terriens appliquant le servage. Le servage a existé en Bulgarie jusqu’à la guerre de 1878. Lavellye , qui était paraît-il là-bas, l’explique très bien. Le gouvernement bulgare prit sur lui l’obligation de payer une indemnisation aux grands propriétaires turcs pour abolir le servage. Ce fut-là la cause des intrigues russes en Bulgarie : « Voyez ce que font vos princes, vous avez conquis votre liberté dans le combat, et eux vous obligent à payer les indemnisations. »

Même situation me semble-t-il en Crète où les paysans sont grecs, mais les habitants des villes sont turcs, et où, en particulier, le sultan lui-même (selon le droit féodal) est le plus grand propriétaire et représentant -je crois- du servage.

Notre tâche devrait être de poser la question de l’économie. je pense même, après bien des réflexions sur ce problème, que l’échec de tous les mouvements nationaux (polonais, finlandais, irlandais, etc., même je pense, géorgien, encore que Tcherkessov s’y oppose, mais « mollement » tient dans ce travers de tous les mouvements nationaux, à savoir que la question de l’économie -toujours agraire- est laissé de côté. En Finlande, le gouvernement russe s’appuie sur le mouvement finlandais contre les grands propriétaires suédois, Chamyla, la Russie étant vaincue, a commencé à abolir le servage et l’esclavage auxquels les mollahs et compagnie tenaient (Tcherkessov a très bien expliqué cela). En Irlande le plus grand mal vient de ce que les chefs sont aussi propriétaires terriens, comme les Anglais (entre autre Parnell) et, enfin, du pouvoir du catholicisme et des curés.

En un mot, il me semble que dans mouvement nationaliste, nous avons un énorme travail à faire en posant le problème sur un plan économique et en menant une campagne contre le servage, tout en combattant le nationalisme étranger.

En outre il y a bien d’autres aspects. Je hais le gouvernement russe en Pologne pas seulement parce qu’il soutient l’inégalité économique (comme pour les nobles polonais libéraux qui furent écrasés pendant l’insurrection de 1863) ; mais parce qu’il étouffe l’individu (la langue polonaise, les chants polonais, etc.), et je hais tout individu qui opprime. Il se passe la même chose en Irlande où certains de mes amis ont été mis en arrestation préventive pour avoir chanté « Green krin » et avoir porté des foulards verts. Dans les pays au pouvoir des Turcs, la situation est pire encore. Évidemment les travailleurs souffrent partout ; bien sûr ils sont décimés par les maladies infantiles dans les usines ; assurément tout cela est horrible là-bas. Mais la différence se trouve dans cette oppression et les mères violées et l’assassinat des enfants à coups de sabre. Que demain dix travailleuses souffrent à Paris, le sort des Arméniens, que deux enfants soient tués par les propriétaires des usines et Paris se soulèvera et balaiera les usines de la face de la terre.

Là où les gens ne se sont pas insurgés contre l’exploitation d’un individu, l’exploitation par l’économie, le gouvernement et même la religion, et plus encore la nation, nous devons être avec eux. « ce ne sont pas des insurgés » remarquez-le. C’est pourquoi toutes mes sympathies vont aux Noirs d’Amérique, aux Arméniens en Turquie, aux Finnois et aux Polonais en Russie, etc.

Remarquez encore, ma chère camarade, que tous ces mouvements vont de pair. Vous n’avez pas vécu les années 1859-1860. Mais je peux vous assurer que les courageuses campagnes de Garibaldi ont plus fait pour l’épanouissement de l’esprit libéral, radical de la révolte et du socialisme dans toute l’Europe, que toute autre chose.

Les paysans russes attendaient Garibaldi. « Il n’y aura pas de liberté tant que Garibaldi ne viendra pas »,ai-je entendu moi-même. Et vous savez que s’il n’y avait pas eu en Russie de paysans révoltés, il n’y aurait pas de liberté. Et les pages passées mériteraient d’être décrites.

Dans l’affaire crétoise, il ne faut rien faire. (Le mouvement s’est formé d’en haut, par l’État et de plus la question a été compliquée par les capitaux anglais ou les activités insurrectionnelles des paysans.) Mais ne vous écartez pas des mouvements nationaux. Le moment n’est pas encore mûr, mais c’est à nous d’y perdre part. Encore une chose -tant que la question nationale n’est pas résolue- toutes les forces du pays sont engagées par elle. Ou bien toutes les activités dépendant du problème national, comme par exemple en Serbie, et en Irlande.

Dans les questions nationales, comme en toute chose, nous devons jouer notre rôle. Vous savez qu’il s’est formé un parti dans le mouvement irlandais (avec un de mes grands amis et un camarade à lui Davitt), qui a présenté, outre la prise des terres, le programme social et plus exactement celui des travailleurs. Vous connaissez le mouvement de Tom Mann pour les « docklabourers ». Mais savez-vous qu’il a été lancé par des Irlandais de Glasgow ? C’était le plan de quelques Irlandais, trop peu, de paralyser tout le commerce de l’Angleterre par une grande grève des docks. Pour cela, des délégués furent envoyée aux groupes de nationalistes irlandais en Amérique. Tom Mann continue mais je connais bien l’origine irlandaise de ce mouvement. Voilà comment nous devons présenter, me semble-t-il dans chaque mouvement nationaliste les questions du peuple en même temps que les nationalistes. Mais pour cela nous devons être dans tous les mouvements nationaux. En deux mots, nos relations devraient être ainsi : « Vous voulez secouer le joug des Russes, des Turcs, des Anglais ? Excellent ! Mettez-vous à 1’œuvre ! Présentez la question du peuple, alors vous résoudrez le problème national. Nous aussi nous haïssons vos oppresseurs, mais nous voyons plus profondément et nous regardons le peuple opprimé. Nous ne nous mêlerons pas à vous et nous ne nous éloignerons pas de vous, nous poserons la question du peuple. Et parmi vous, les plus honnêtes seront avec nous ! ».

(N’êtes-vous pas frappé, cela me vient à l’esprit maintenant par l’analogie avec les rapports avec les politiciens radicaux ? « Vous voulez la liberté politique ? Faites en un problème populaire ! « Voilà certes, notre position en Russie. Nous aussi nous haïssons l’autocratie, mais nous allons plus loin et posons le problème dans son ensemble.) Voici, ma chère amie, une réponse hâtive à votre première question l’anarchisme doit-il appuyer entièrement le mouvement nationaliste et celui de Crète en particulier ?

La seconde question « sur le sentiment » et la troisième sur la polémique n’ont pas besoin de réponse. Bien sûr on peut polémiquer sans mots injurieux et jamais de façon personnelle, mais les gens ne restent jamais dans ces limites. C’est pourquoi je préfère éviter complètement les polémiques et m’exprimer séparément. Les observations et les répliques ont lieu. Quelle est ma position sur un tel problème ? Dans ce cas, je les opinions non pas de telle personne ou de tel groupe, mais l’orientation générale, et suivant l’exemple du cher Darwin, je m’efforce de renforcer le courant que je me propose de critiquer, par différents arguments qu’on peut mettre ou ne pas citer dans certains cas, mais qui peuvent être utilisés. Cet exemple est-il bon, je ne sais pas. Peut-être vaudrait-il mieux polémiquer directement. Mais de toute façon, il faut le faire sans passion. Et ni Girard ni le Cercle n’ont été calme en ce cas précis. Vous écrivez qu’une « certaine similitude dédaigneuse envers la théorie est très visible » et vous donnez des exemples « Peinard », « pain gratuit », etc. Votre groupe estime nécessaire de s’opposer à ces courants, et moi aussi. Mais tâchons de comprendre cette question très importante et essentielle. Essentielle parce cette tendance est très marquée. Pas plus tard que ces jours ci, j’ai entendu une remarque semblable d’un « théoricien » ! Il faut s’attendre maintenant à ce que des anarchistes votent : Merlino, entre autres. Pourquoi pas ? C’est ce qu’on appelle des gens pratiques.

La question est terrible pour tous sans exception, partis et individus, la question à laquelle chacun de nous doit répondre réellement, afin que telle ou telle autre réponse à cette question définisse définitivement la position éthique et politique des individus et des partis. Des deux réponses extrêmes : « reste au-dehors » et « mêle-toi de tout », aucune ne convient. Les compromis, en général, ne donnent rien, aussi faut-il chercher une autre voie.

On sait à quoi mène le « Mêle-toi de tout ». On a l’exemple tout prêt avec les sociaux-démocrates. Dès 1869 Liebknecht a écrit : « Ver parlamentiert, parlamentelt ; verparlamentelt, paktireit (qui va au parlement, devient parlementaire ; qui devient parlementaire, fais des compromis).Sa prédiction s’est réalisée, mais fâcheusement qu’il ne reste rien aujourd’hui de socialiste dans la social-démocratie. Et si les anarchistes cédaient aux paroles enchantées de « Peinard » -écho de nombreux autres membres de cette tendance- dans dix ans il ne resterait rien du parti anarchiste. Il faudrait en créer un autre, et l’idée même serait perdue. Il faudrait la ressusciter. D’un autre côté, « reste au-dehors » ne convient pas non plus. Celui qui est en-dehors y reste et n’a aucune influence sur le cours de l’histoire. Les autres, pour la plupart des fripouilles, suivent le courant, deviennent des dirigeants pour leur profit ou celui de leur classe. Et après un changement politique, le peuple se retrouverait aussi bafoué et malheureux que toujours. Dans l’existence de chaque parti, il y a un moment de traversée du désert. Quant à nous, nous l’avons déjà vécu lorsque nous n’étions que des groupes de trois, cinq, dix membres, pour élaborer la théorie, les bases théoriques et les applications pratiques. Et pour cela, on se tient en-dehors. Il est vrai que chacun doit vivre à son tour cette période pour avoir sa vison personnelle. Mais voici que l’idée de parti commence à se reprendre, à gagner de plus en plus de larges couches de gens, et il semble qu’elle réponde non pas théoriquement mais par les faits à la question vitale : comment s’y prendre ? La grande majorité des gens, et donc des partis, font des compromis, et de compromis en compromis, glissent sur la pente de la complète dépersonnalisation. Mais d’où cela provient-il ? Cela vient de ce que leur personnalité n’est pas assez définie ; de ce que, arrivant dans un nouveau milieu, ils ne l’influencent pas ou bien une partie seulement les acceptent ; de ce qu’ils sont peu entreprenants.

Voilà un groupe important de gens, les éditeurs d’une revue ou le noyau d’un parti qui sont fidèles à eux-mêmes, à leurs idéaux. Ils ne se cloîtrent pas dans un monastère mais demeurent dans l’arène publique ils agissent dans le cours de l’histoire, dans la collectivité ou avec d’autres gens. Cette poignée de combattants décidés maintient l’idéal, le principe parmi ceux qui sont prêts à changer d’idéal pour une crécelle, toute chose qui leur permettent de s’exprimer bruyamment. Malheureusement, de tels militants décidés sont en général peu nombreux, trop peu. Les uns s’en vont, les autres se claquemurent et s’enflamment bientôt pour une bagatelle, ou bien ils abandonnent tout. Je ne doute pas un instant de votre sympathie. Vous n’êtes tentée par aucune de ces fuites. Vous devez donc rester parmi les combattants, les militants décidés.

Voilà le cadre général, prenez les détails. Vous citez les coopérateurs, je prends ce point. Quoi de pire ! Ce sont aujourd’hui des bourgeois. Mais l’idée, qui a donné naissance à ce mouvement, n’était pas bourgeoise. Et actuellement l’idée, qui a inspiré beaucoup de militants parmi eux, n’est pas non plus tout à fait bourgeoise. Il est possible de déclarer : je n’ai rien à faire avec eux : ce sont des bourgeois. Et c’est ce que nous avons fait. Quand nous étions dix-cent personnes, et quand il n’y avait aucun espoir que le milieu des coopérateurs adoptent les idées communistes, et encore moins anarchistes. Mais, par la force de l’esprit du siècle, ces idées sont apparue parmi eux aussi. De plus, l’essence, l’idée de ce mouvement est de fonder des groupes de producteurs et de consommateurs, qui échangent les produits et les fruits de leur travail. Sans cette idée cachée, leur mouvement aurait disparu depuis longtemps. Allez convertir Rothshild au socialisme : inutile ; mais répandez l’idéal communiste parmi les coopérateurs, c’est possible. En effet, s’il se présente une personne décidée, qui pense et vive les principes de l’anarchisme et se lance dans la propagande anarchiste ou communiste parmi les coopérateurs, qu’il y aille. Il faut seulement pour qu’il ne se décourage pas, qu’il sente le soutien d’un groupe amical solide, qui ne fasse pas de compromis, qui ne cache pas son drapeau. Actuellement les coopérateurs anglais sont en bons termes avec moi. Le socialisme étatique leur déplaît. Ils m’ont prié d’écrire dans leur « Annual » un article sur l’agriculture, et je l’ai fait. Ces jours ci, ils m’ont demandé pour le prochain « Annual » un article sur la nationalisation des chemins de fer. Je sais qu’ils ne veulent pas de rationalisations « à la Bismarck et Liebknecht » et à la0 Plekhanov, et je me demande : comment faire pour enlever les chemins de fer des mains des capitalistes et les mettre au service du peuple ? La nationalisation étatique les dégoûte et ils cherchent une voie anarchiste. Et si j’avais su et pensé à cela, et surtout si j’avais au vivre des années avec des cheminots, j’aurais écrit sur ce sujet. J’aurais écrit, et d’autres qui ne peuvent ou ne veulent pas écrire, parce qu’ils ne nous fréquentent pas- pourquoi ne pas les pousser au socialisme, leur faire connaître point de vue anarchiste.

Remarquez que si nous nous refusons à penser à de tels cas, à chercher des formules, à aider ces personnes dans leurs recherches, que se passera-t-il ? En voyant que nous ne les aidons pas, ils accepteront les formules étatiques appropriées, ils adopteront le socialisme étatique, la voie étroite de la social-démocratie et de la politicaillerie. Voyez ce qui s’est passé en 1878 avec les Bulgares, qui se sont jetés dans les bras de la Russie, parce qu’ils ne trouvaient d’aide nulle part. Il en est sorti le royaume de Bulgarie, rajout pitoyable, à cause de l’absence de forces républicaines, socialistes ou anarchistes, qui auraient pu les aider. Prenez la Russie. Il y a un fort mouvement ouvrier (et « on ne devient pas ouvrier en deux ans » a dit récemment un Anglais qui a vécu quelques années en Russie). Personne ne s’est occupé des ouvriers, si ce n’est les sociaux-démocrates. Et voilà le mouvement ouvrier est dans leurs mains et ils le conduiront vers leurs buts, à la catastrophe. N’est-ce pas ce qui s’est passé également en Europe occidentale ? Tout le mouvement ouvrier est tombé aux mains des politiciens, qui l’étouffent, comme ils l’ont déjà fait pour le Ier mai révolutionnaire. Pourquoi ? Parce que nous les anarchistes, nous sommes fort peu nombreux, et ce qui se passe, c’est qu’on s’écarte du mouvement ouvrier même quand les ouvriers ne s’écartent pas de nous- au lieu d’aller à lui. Et même, pendant des grèves, certains trouvent « very anarchistic » de ne pas s’unir aux grévistes, et de continuer à travailler.

Ils tiennent à la pureté des principes, en restant en-dehors, en ne se mêlent d’aucune affaire sociale, ce qui n’est d’aucun mérite et ne donne aucun avantage. Il faut garder les principes en travaillant avec les autres, au milieu des autres. Je note au passage, avec une grande amertume, qu’en pratique il arrive constamment que des gens, partisans acharnés du refus de toute -grève, agitation ouvrière, etc.-, arrivés à la quarantaine, chargent habituellement de façon brusque, subite, dans une direction opposée.

Notre parti entre -maintenant- dans une période critique. Nos sympathisants sont nombreux, et de tous côtés des gens viennent à nous, qui acceptent un point de notre programme. Ce sont des bourgeois influencés par Spencer, des économistes bourgeois des religieux, des tolstoyens, etc. Certains anarchistes veulent tous les repousser, d’autres tous les unir. Ces deux attitudes sont erronées. Il ne faut pas du tout les repousser ou les unir à nous. Il faut créer un groupe de gens décidés, qui feront grève et resteront anarchistes. Ils se joindront aux Polonais, mais comme je l’ai dit une fois à une réunion de Polonais, la première balle sera pour le dictateur polonais et 1a première corde pour le seigneur et propriétaire foncier polonais. Ils iront dans le mouvement ouvrier pour y apporter nos principes et résister eux politiciens. Beaucoup s’en iront et tourneront casaque comme Merlino ou Costa, « Bonne route ! » Nous n’en avons pas besoin. Mieux vaut qu’ils aillent en enfer maintenant, que lorsque le mouvement se développera, dans la rue et que leur départ serait l’équivalant d’une trahison. Finalement rien de ce qui est humain ne doit être étranger à notre influence. Partout, nous pouvons avoir notre mot à dire, apporter nos idées nouvelles et fructueuses. Nous devons prévoir ce qui va se passer, autour de nous dans des centaines de mouvements. Nous ne pouvons convertir à l’anarchisme tout le monde, et comme nous sommes anarchistes, nous savons que tous ne portent pas le même bonnet. Car tous ces mouvements ont leurs causes et leurs logiques. Fais nous avons 1’obligation d’examiner dons tous ces mouvements notre opinion, avec 1a franchise de Bazarov , et, si possible, de les influencer.

Pour nous, il y a une seule limite : nous ne serons jamais dans les rangs des exploiteurs, des chefs et des dirigeants religieux. Jamais nous ne nous laisseront choisir ou nous deviendrons exploiteurs, gérants, dirigeants. Cela est beaucoup, plus même qu’il ne semble à première vue, et c’est assez. Pour le reste, nous pouvons et nous devons pénétrer. Jamais nous ne mettrons la main à la construction de quelque organisation pyramidale, qu’elle soit économique, gouvernementale ou, pédagogico-religieuse (même révolutionnaire). Jamais nous ne créerons de nos mains un gouvernement de l’homme par l’homme dans le domaine de la production et de la distribution de l’organisation politique, de la direction, de l’organisation révolutionnaire, etc. Quant au reste, il me semble que nous devons y pénétrer et présenter partout nos critiques et nos propositions. Si quelqu’un cède en route et adopte le point de vue des autres au lieu du nôtre, nous rous passerons de lui, et c’est tout ! Il faut, tout à fait comme le ferait Bazarov, leur dire carrément : « Adieu Costa, adieu Brousse, adieu Barrucand, adieu Merlino ; fais ce que tu veux, nous continuons notre œuvre et le jour de la grande bataille, « nous serons dans deux camps opposés. »

Bien sûr, il y a un danger. Mais un seul : comment pourrait disparaître un tel groupe, qui applique avec abnégation ses principes dans toute leur étendue et qui présente courageusement son drapeau rouge dans les grèves ou les insurrections nationales ? -Et je crois qu’un tel groupe se fera. C’est pourquoi nous, au « Temps Nouveaux », nous n’avons pas fusionné avec le « Peinard »ou « Le Libertaire », car nous considérions indispensable, avant toute autre chose, d’agrandir le cercle des amis et des sympathisants pour fonder ce groupe. Que MP (qui est-ce, au fait ?) ait posé le problème d’être en-dehors c’est bien. Qu’il ait exagéré, que peut-on y faire ? Il faut comprendre cette question. En effet, il ne faut pas laisser tout le mouvement ouvrier à la merci des politiciens, il ne faut pas que ces derniers dirigent toutes les agitations sociales. Il faut que dans chaque mouvement social nous ayons notre mot à dire, et que (si possible) nous montrions par les faits ce dont nous sommes capables.

Et lorsque ce groupe de « militants décidés » existera, rien ne nous menacera, au contraire de ce qui est arrivée, au socialisme qui est actuellement comme ce que j’ai écrit dans « Tous socialistes ». Bismark, Alexandre III, le législateur de 1a journée de 8 heures et le procureur qui reconnaissait que dans deux-cents ans l’anarchie serait réellement désirée, mais qu’en attendant, allez en prison !, pourraient se dire : « Tous Anarchistes ! » C’est véritablement un écueil dangereux. Mais il existe, il n’est pas détruit, et il faut seulement que le vaisseau de l’anarchisme ne sombre pas comme celui de la sociale-démocratie, au point qu’il ne reste plus de socialistes.

Encore un mot : chaque mouvement séparément doit, bien sûr, être jugé selon sa valeur. Par exemple, la Crète où, (bien qu’il n’y ait pas eu d’insurrection) dès le début il m’est apparu évident que nous n’avons rien à dire. Ou encore le « boulangisme » où, également dès le début il était claire « que c’était la, dernière carte du boulangisme ». Et inutile de dire que nous n’avons à rien à faire dans un mouvement pour 1a dictature. À part ce que j’ai écrit plus haut, je ne vois pas de critère général. Mais il y a mieux que les formules écrites, c’est le sentiment, l’intuition qui se développent dans chaque militant politisé et lui permettent d’apprécier un mouvement et d’en deviner les ressorts secrets.

Mais c’est assez pour aujourd’hui. J’ai reçu vos notes ce matin, et j’avais commencé cette lettre hier soir . Écrivez, je vous prie, si je tarde à vous répondre ; n’hésitez à écrire vos critiques, comme maintenant. En plein travail faut parfois souffler et un petit peu de réflexions fait toujours du bien. Je réponds toujours à vos lettres avec grand plaisir. Je finis par une grande poignée de main et un salut cordial. Transmettez mes amitiés à votre mère.

Sincèrement votre P. Kropotkine.

[P.S.] Je vois qu’il y a encore beaucoup à dire en particulier sur l’activité indispensable en milieu ouvrier, du groupe de personnes décidées. Il est possible que ce soit [valable] aussi bien pour un vaste mouvement ouvrier anarchiste que comme seul base pour le groupe en question. Mais cette lettre n’est pas la dernière.

 

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