Julien Le Pen de Sylvain Boulouque

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Julien Le Pen, un lutteur syndicaliste et libertaire

Le livre de Sylvain Boulouque intéressera à plus d’un titre les syndicalistes d’aujourd’hui ou les militants ayant adhéré de très longues années dans les syndicats avant de les abandonner.

Julien Le Pen fut un militant prolixe et les nombreux textes publiés ici sous forme de recueil en attestent. Minoritaire durant sa vie militante, il eut de la constance pour rester fidèle à ses convictions syndicalistes révolutionnaires. Outre l’itinéraire d’un militant sincère et hors pair, l’intérêt historique de la publication du livre est bien de montrer l’incapacité du mouvement libertaire à faire face à la prise de pouvoir du Parti communiste dans la CGTU dès sa création, à éviter les subdivisions et morcellements des différentes sensibilités anarchistes campées sur leurs acquis d’avant 1914 et surtout à redevenir une force syndicale crédible face au réformisme de la CGT de Jouhaux.

Pour nous autres Havrais dont les anarcho-syndicalistes de l’entre-deux guerres ont suivi la voie de l’autonomie « forcée » sans adhérer à la CGT-SR qui ne compta guère localement plus d’une quarantaine d’adhérents recrutés dans les rangs anarchistes, ce livre a une résonnance particulière. Le Havre fut la place forte de l’autonomie syndicale en France de 1926 à 1936, date de la réunification syndicale.

Mais l’intérêt du livre réside beaucoup dans les arguments proposés alternativement par Le Pen et Besnard lors de la création d’une troisième CGT car l’un et l’autre avaient raison chacun à leur niveau. Et tort tous les deux au bout du compte.

Dans Le semeur d’août 1926, Le Pen évoque le péril fasciste, la situation économique et sociale d’une gravité exceptionnelle. Dans ces conditions, le fractionnement définitif du mouvement ouvrier est une faute lourde. De surcroît, la troisième CGT, poussée par l’A.I.T., sera d’esprit anarchique. Pour Le Pen, c’est une hérésie syndicale « parce que le syndicalisme doit être accessible aux exploités révolutionnaires de toute tendance, le fractionnement des forces va à l’encontre des moyens et des buts du syndicalisme. Le rappel de la Charte d’Amiens suffit à convaincre les plus irréductibles ».

Sans nier la mise sous tutelle de la CGT et la CGTU par les politiciens et l’Etat, Le Pen pense que le syndicalisme n’est pas une sélection d’individus mais un ensemble d’individus que l’exemple, l’éducation, la propagande doivent instruire et améliorer pour les émanciper. Le choix d’entrer à la CGT demeure le moindre mal car cette dernière a gardé une structure syndicale et que la CGTU est appelée à se disloquer au vu de ses luttes intestines. La CGT a abandonné sa pratique mais non sa finalité ; les cadres et son esprit sont à changer mais il reste dans cette centrale la possibilité d’effectuer la tâche syndicale.

Et de manière prémonitoire Le Pen assène : « La troisième CGT créée, il n’y a pas de raison de douter qu’un jour, au sein de cette CGT, se formera une dissidence qui envisagerait, elle aussi, la création d’une quatrième CGT ». Et de conclure son article : « La troisième CGT tient plus d’une préférence particulière que de l’intérêt ouvrier ».

Pour Besnard, la roue réformiste continuera de tourner et les anarchistes qui militeront à la CGT seront broyés. La CGT marche vers ses nouveaux buts démocratiques qui n’ont rien à voir avec les buts révolutionnaires des libertaires…

Les libertaires se sont donc retrouvés dans les 3 CGT ou dans l’autonomie jusqu’à la réunification syndicale de 1936.

En quoi l’histoire peut-elle nous être utile aujourd’hui ?

Nous constatons que le syndicalisme s’est morcelé encore davantage que dans l’entre-deux guerres et que plus le syndicalisme se subdivise moins le nombre de syndiqués est élevé. Par conséquent, les syndicats, sauf exceptions, ne pèsent que très peu socialement parlant. Le rapport de force évolue de plus en plus en faveur du capital au détriment du travail. Au-delà de l’ex bande des cinq (CGT, CFTC, CFDT, FO, CGC) existent aujourd’hui en plus l’UNSA, les SUD, divers syndicats corporatifs ou régionaux (STC…) et plusieurs CNT qui se réclament plus ou moins de la CGT-SR…

Les libertaires investis dans les syndicats « réformistes » sont à la peine pour se faire entendre et servent souvent de caution démocratique à des directions syndicales qui fonctionnent sous perfusion financière de l’Etat avec un permanentat qui se dispense aisément d’une base syndicale. Besnard avait raison d’indiquer que la roue réformiste broierait les anarchistes non maîtres d’une structure syndicale.

Quant aux anarchistes qui militent dans des coquilles vides syndicales anarchisantes, ils donnent raison à Le Pen qui entrevoyait déjà les futures scissions de la CGT-SR c’est-à-dire les CNT d’aujourd’hui.

La question qui reste en suspens est : le syndicalisme est-il encore un vecteur d’émancipation sociale et peut-il retrouver son lustre d’origine notamment dans ses finalités?

Nous conseillons vivement la lecture du livre de Sylvain Boulouque. Les textes de Julien Le Pen sont parfois d’une étonnante actualité pour qui s’intéresse au syndicalisme révolutionnaire.

Patoche (GLJD)

 

 

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