Le journal d’une femme de chambre

Livreensoleillé

Le journal de Célestine est d’abord une belle entreprise de démolition et de démystification. Mirbeau y donne la parole à une chambrière, ce qui est déjà subversif en soi. Elle perçoit le monde par le trou de la serrure et ne laisse rien échapper des « bosses morales » de ses maîtres. Il fait de nous des voyeurs autorisés à pénétrer au cœur de la réalité cachée de la société, dans les arrière-boutiques des nantis, dans les coulisses du théâtre du « beau » monde. Il arrache le masque de respectabilité des puissants, fouille dans leur linge sale, débusque les crapuleries camouflées derrière les manières et les grimaces avantageuses. Et il nous amène peu à peu à faire nôtre le constat vengeur de Célestine :  » Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.  » Bref, il nous révèle l’envers du décor et le fonds de sanie du cœur humain, mis à nu sans souci de la pudeur, qui n’est jamais que le cache-sexe de l’hypocrisie. Il réalise ainsi l’objectif qu’il s’était fixé dès 1877 : obliger la société à  » regarder Méduse en face  » et à prendre  » horreur d’elle-même « .

Le roman est donc conçu comme une exploration pédagogique de l’enfer social, où règne la loi du plus fort : le darwinisme social triomphant n’est jamais que la perpétuation de la loi de la jungle sous des formes à peine moins brutales, mais infiniment plus hypocrites. Le « talon de fer » des riches, comme disait Jack London, écrase sans pitié la masse amorphe des exploités, corvéables à merci, qui n’ont pas d’autre droit que de se taire et de se laisser sucer le sang sans récriminer, sous peine d’ »anarchie » – comme le déclare le commissaire auprès duquel Célestine va porter plainte pour n’avoir pas perçu le salaire qui lui est dû.

Loin d’être les meilleurs, comme le proclament les darwiniens, les prédateurs nous donnent le piteux exemple d’êtres qui ne se définissent que négativement, par l’absence de sensibilité, d’émotion esthétique, de conscience morale, de spiritualité et d’esprit critique. Après Flaubert et Baudelaire, Mirbeau fait du bourgeois l’incarnation de la laideur morale, de la bassesse intellectuelle et de la misère affective et sexuelle, dont les Lanlaire, au patronyme ridicule, sont les vivants prototypes.

Pierre Michel

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