Henri Laborit: la nouvelle grille

Labyrinthe

A lire de Laborit: Eloge de la fuite, la nouvelle grille, l’esprit de grenier….DEs livres très intéressant pour ce scientifique antimilitariste qui était lieutenant-colonel dans l’armée française…

Syndicats et Partis

Cela nous conduit à la question mille fois débattue des rôles respectifs des syndicats et des partis. Quand on lit que le rôle des syndicats « doit se limiter à la défense des intérêts des travailleurs » on constate que la croyance est encore solidement ancrée dans les esprits, tant elle est automatisée dans les comportements, que le bien-être matériel peut être distinct de la dominance et que l’on peut être parfaitement heureux sans pouvoir politique. On devine immédiatement d’ailleurs la motivation paléocéphalique qui guide une telle opinion : conserver aux partis, c’est-à-dire à leurs dirigeants politiques, leur dominance. Nous allons voir que c’est ignorer une fois de plus la notion de structure et d’information d’une part, de support thermodynamique d’autre part.

Quels sont les « intérêts » des travailleurs ? Sont-ils purement thermodynamiques, alimentaires, liés aux conditions mêmes de travail ou sont-ils aussi organisationnels, c’est-à-dire informatifs, liés à la possibilité d’agir sur les structures ? Dans ce dernier cas, nous savons qu’une structure ne peut être limitée au niveau d’organisation de l’entreprise et que les structures verticales aboutissent toujours au plus grand ensemble, malheureusement encore national, mais en réalité planétaire.

Il parait évident que jusqu’à présent les syndicats se sont en général limités à réunir des classes fonctionnelles sur les critères des hiérarchies professionnelles : ouvriers, cadres, patrons, etc., à l’intérieur des professions. Il s’agit donc d’une ouverture horizontale avec fermeture verticale. Il est certain que cette fermeture verticale interdit alors aux syndicats d’exprimer et de défendre une opinion concernant les structures car celles-ci exigent de remonter au plus grand ensemble dans les deux sens, vertical et horizontal, et à sa finalité. En conséquence, les syndicats ont bien été forcés de se limiter à la thermodynamique, essentiellement au pouvoir d’achat et aux conditions de travail. Ils n’ont utilisé leur « pouvoir » que dans ce sens restreint. Ils n’ont fait sentir l’indispensabilité d’une classe fonctionnelle que pour lui assurer un meilleur pouvoir économique mais très peu structurant.

Le parti politique s’établit au contraire sur une ouverture verticale. Il réunit en son sein des classes fonctionnelles très variées. Il lui est difficile d’utiliser la grève pour exprimer son pouvoir, sans avoir recours à la coopération des syndicats, qui n’étant pas organisés verticalement, mais horizontalement, ne peuvent avoir d’efficacité dans la transformation des structures et surtout des structures verticales.

Il paraît donc difficilement discutable que les systèmes des hiérarchies professionnelles, fondées sur le degré d’abstraction de l’information spécialisée, qui fournissent la grille sociologique actuelle, interdisent toujours la participation efficace des syndicats à l’organisation des structures sociales informationnelles, à l’établissement des structures verticales, de même qu’ils interdisent aux partis politiques l’extension horizontale de leur pouvoir aux classes fonctionnelles, si ce n’est pas l’intermédiaire d’une démagogie éhontée, la promesse faite à chacune d’elles de réaliser leurs revendications thermodynamiques, en oubliant que leur rôle ne peut être que structural et dans le sens vertical. Un parti politique peut déclencher une crise politique, mais non une grève.

Le pouvoir ne peut être que la propriété d’une classe fonctionnelle fondée sur l’indispensabilité, dans le cadre d’une structure, non hiérarchique mais de complexité. Les syndicats doivent donc combiner leur ouverture horizontale à une ouverture verticale, que l’on peut appeler politique si l’on veut, celle concernant l’organisation des structures verticales en tout cas, de même que les partis politiques doivent adapter leur proposition de structures verticales aux structures horizontales existantes. Mais proposer une structure verticale où les hiérarchies de valeur ont disparu n’implique pas que l’on conserve ces hiérarchies de valeur au sein même de l’organisation du parti. En réalité, il existe aujourd’hui une profession de la chose politique, qui n’est pas fondée sur la créativité, mais sur la dominance la plus biologiquement primitive du fait que l’activité professionnelle ne permet pas à chaque individu de s’informer de façon générale sur les lois et la dynamique des structures. Certains d’entre eux se spécialisent donc dans l’acquisition de ces connaissances et prennent alors une position hiérarchique à l’égard de la masse non informée. Ils se satisfont de leur dominance et ne pourraient envisager de sortir du cadre idéologique du parti car ce serait perdre leur dominance. C’est une des raisons principales de la sclérose idéologique des partis.

Extrait de La Nouvelle Grille, d’Henri Laborit.

 

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