La guerre relève de dispositions culturelles de la société et non de prédispositions génétiques

Drapeau blanc

La guerre relève de dispositions culturelles de la société et non de prédispositions génétiques

En avril 1918, quelques jours avant d’être emprisonné par les autorités britanniques pour son activisme pacifiste, le philosophe et mathématicien Bertrand Russell acheva la rédaction d’un petit livre sur les doctrines et mouvements révolutionnaires du tournant du siècle, intitulé Routes de la liberté. Là, tout en reconnaissant la viabilité de construire des «voies de liberté» qui remettraient en cause l’ordre social dominant, en récupérant certains des principes adoptés par les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, il a critiqué la position (attribuée de façon simpliste à certains d’entre eux) selon laquelle la guerre serait un simple produit de la domination de l’État et de l’exploitation capitaliste.

Selon Russell, la guerre a précédé à la fois le capitalisme et l’oppression étatique. À ce stade, peut-être des études anthropologiques des XXe et XXIe siècles, les recherches archéologiques les plus récentes (Graeber…), et même les récits de voyageurs des siècles passés qui ont noté leurs observations sur des sociétés plus ou moins soustraites de l’influence de la domination occidentale, donneraient  raison au philosophe. Cependant, l’argument de Russell a mal tourné en fondant son appréciation sur l’idée que la guerre était inscrite dans «les instincts fondamentaux de la nature humaine». En effet, pour Russell, non seulement « il y avait des guerres avant que le capitalisme n’existe » mais la violence guerrière caractéristique des êtres humains se situerait à un point comparable au comportement animal, ce qui l’a amené à juger opportun, dans une réflexion sur la guerre, de souligner que «les combats sont fréquents chez les animaux». En somme, pour Russell « l’homme est par nature un concurrent, un être acquisitif et plus ou moins belliqueux ».

Ce type d’approche, qui, lu dans le cadre de l’ancienne discussion entre hobbesiens («l’homme est un loup pour l’homme») et rousseauistes («l’homme est bon par nature»), ajouterait un fondement animal à l’image de la guerre de tous contre tous élaborée par Hobbes, serait à un moment donné réfutée – mais pas dans un dialogue direct – par les travaux de Pierre Kropotkine. Dans un ouvrage publié à titre posthume, ce penseur anarchiste qualifierait de «faux» les principes adoptés à la fois par les regards hobbesien et rousseauistes et affirmerait, en prenant comme exemples les observations qui circulaient en son temps, que «l’homme primitif n’est pas, ni un idéal de vertu ni un tigre ». D’un autre côté, il insisterait sur sa thèse selon laquelle parmi les espèces animales, la lutte pour l’existence énoncée par Darwin ne visait pas l’extermination des moins adaptés au sein d’une espèce (comme, selon Kropotkine, les darwinistes sociaux avaient mal interprété dans leur application de l’évolutionnisme darwinien à l’étude des sociétés humaines), mais  «la lutte contre les éléments hostiles de la nature ou contre d’autres espèces animales, qui se fait en groupes unis et par entraide» . En ce sens, même une lecture évolutive qui pointait vers le fondement animal de l’être humain ne devrait pas nécessairement conduire à la proposition d’un instinct agressif qui expliquerait finalement la guerre.

Fait remarquable, dans les années 1960, les impressions de Russell trouvent leur version scientifique dans les travaux d’auteurs tels que l’éthologue Konrad Lorenz et les anthropologues Lionel Tiger et André Leroi-Gourhan. L’hypothèse prépondérante de ce type de théorie reposait sur une guerre homologue à la chasse, non seulement dans le sens de mettre en évidence certaines similitudes dans les procédures caractéristiques des deux pratiques, mais en supposant une motivation commune née d’une prétendue agressivité innée de l’Homo sapiens et de leurs ancêtres.

L’antécédent immédiat de ces hypothèses se trouve dans les réflexions, d’une part, de l’anatomiste Raymond Dart (qui a interprété les premiers fossiles découverts du genre Australopithecus – l’un des ancêtres de l’Homo sapiens, éteint il y a environ deux millions d’années – comme correspondant à une espèce de chasseurs meurtriers et de cannibales qui utilisaient des armes pour chasser des individus d’autres espèces et les leurs, et dont la présence précoce devrait prouver l’existence d’une «pulsion homicide» caractéristique des hominidés), et d’autre part l’essayiste Robert Ardrey (qui a popularisé une sorte de renaissance du «mythe du primate tueur» depuis le début des années 1960)-qui proposait au début du XXe siècle une origine de la guerre antérieure à l’apparition de l’Homo sapiens- postulant, dans la lignée de Dart, l’existence d’un supposé instinct homicide commun à l’homme et à ses ancêtres).

Parmi tant de critiques qui ont été faites à ces réflexions, qui ont finalement vu l’agression comme le moteur de l’évolution, une série d’observations ressortent dans l’ordre des preuves, notamment: a) l’impossibilité de soutenir avec des témoignages que l’australopithèque a peut-être construit des armes ou des outils; b) la conclusion – après un examen attentif – que les blessures présentes dans certains des fossiles de ce genre n’étaient pas dues à un schéma d ‘«agressivité» intraspécifique (entre individus d’une même espèce) ou de cannibalisme, mais plutôt à des morsures d’hyènes et de léopards – redonnant, par conséquent, dans la perception de ces hominidés comme des proies et non comme des prédateurs; et c) la considération selon laquelle, puisque Homo erectus aurait été un charognard.

Quoi qu’il en soit, la vérité est que l’énoncé central de ce type de regard (la proposition d’un instinct agressif de l’homme exprimé à la fois à la chasse et à la guerre) a été repris et recouvert d’un vernis scientifique tout au long des années soixante.

À la fin de cette décennie et au cours de la suivante, divers chercheurs ont pris soin de souligner les lacunes de ce type d’hypothèses, tant dans sa version sauvage (Dart, Ardrey) que dans sa version scientifique (Lorenz, Tiger, Leroi-Gourhan). Les arguments étaient forts.

D’une part, il a été noté qu’aucune forme de lutte – et encore moins aucune forme d’agression – ne suppose une pratique de la guerre (« la lutte entre deux hommes n’est pas la guerre » – écrit l’anthropologue Keith Otterbein – sauf lorsqu’elle exprime la confrontation entre communautés politiques autonomes), avec laquelle la spécificité de la guerre ne peut être appréhendée en termes de simple capacité d’agression.

D’autre part, il a été souligné que la déduction d’un instinct agressif à partir de l’assimilation de la guerre à la chasse supposerait de penser à l’existence d’une impulsion acquisitive qui ferait de la guerre une chasse aux hommes (selon la formulation classique de Leroi- Gourhan), un scénario qui ne pourrait être maintenu que si les guerres avaient pour seul objectif d’obtenir de la chair humaine ou d’autres intrants pour la subsistance. Cette situation est non seulement inexistante dans les contextes majoritaires de guerre sans pratiques de cannibalisme, mais aussi parmi les sociétés qui pratiquent le cannibalisme, dans la mesure où ce dernier a un sens strictement rituel.

Et enfin, le simple fait a été mis en évidence qu’«il n’y a aucune preuve physiologique que les humains possèdent un instinct agressif».

De même, l’hypothèse du primatologue Richard Wrangham et de l’écrivain Dale Peterson, dont le point de départ est de considérer que les similitudes perceptibles entre l’homme et le chimpanzé ont aujourd’hui leur origine dans un ancêtre commun. Cet ancêtre est pensé par les auteurs à l’image du chimpanzé moderne, ce qui les conduit à s’aventurer que les comportements typiques de ce dernier (parmi eux, des comportements définis comme violents) seraient caractéristiques du premier. Par conséquent, l’hypothèse des auteurs est que la violence intergroupe et le meurtre intraspécifique sont aussi vieux que le chimpanzé ancestral, et que l’agression est donc un héritage biologique. En fin de compte, un meurtre intraspécifique.

Au-delà de la difficulté de postuler une équivalence absolue entre chimpanzés ancestraux et modernes (puisqu’ils médiatisent des millions d’années d’évolution), les fondements biologiques des comportements jugés «agressifs» chez les chimpanzés ont été remis en question. D’une part, parce que relativement peu de situations de meurtre ont été enregistrées chez les chimpanzés, et d’autre part, parce que là où ils ont été témoins, un impact important de l’activité humaine sur l’habitat a été vérifié, ce qui réduit la possibilité de penser à une motivation héritée.

En résumé, comme le fait valoir Richard Sipes, « il est certain que les Homo sapiens ont une aptitude à l’agression violente intraspécifique et au meurtre [de la même manière, dirons-nous, à la coopération et aux relations pacifiques], puisqu’ils s’y engagent parfois ». Mais la tendance à la violence et à la guerre d’un groupe de personnes ne semble pas s’expliquer par les «gènes de l’homme individuel» mais plutôt par les dispositions culturelles de la société.

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