Gilets jaunes et anarchistes

Libertaires et Education

Les Gilets jaunes sont-ils des anarchistes ?

Par Charles Macdonald

Un grand nombre d’opinions ont été émises par les politologues, sociologues, historiens et autres sur la nature du mouvement des Gilets Jaunes (GJ). Ce mouvement déconcerte. On ne trouve pas le modèle qui le définirait le mieux. Jacquerie, Mai 68, résurgence des grandes grèves du passé, Nuits Debout, Prise de la Bastille ? Les -ismes (poujadisme, nationalisme, extrémisme de droite ou de gauche, réformisme, fascisme, antifascisme) ne conviennent pas vraiment. Il y a un déficit de vocabulaire. Les intellectuels s’affairent. Mais, dans cette fébrilité conceptuelle, un mot n’est presque jamais prononcé, celui d’anarchisme. Pourquoi ?

A-t-on oublié que le terme « anarchie » signifie simplement « sans chef » ? Les GJ sont-ils sans chefs ? Incontestablement. Des représentants ou porte-parole plus ou moins auto-désignés sont apparus, pour disparaître aussitôt. Les GJ sont-ils encadrés par des partis ou des syndicats ? Evidemment non. Reçoivent-ils des ordres d’une autorité supérieure ? Aucunement. Ils sont donc anarchistes au sens étymologique, simple, primaire du terme. Pourquoi ne pas prononcer ce mot ? Pour des raisons évidentes. Les anarchistes, dans la pensée politique et académique ambiante signifie « casseurs », « voyous » « nihilistes ». Anarchisme signifie, pour la quasi-totalité de nos intellectuels dument formatés, chaos et destruction. Ce sens n’est pas le bon.

Et pourtant l’anarchie et l’anarchisme sont des constantes de l’histoire et de l’évolution humaine. Elle peut apparaître sous différentes formes, spontanée, non idéologique (anarchie) ou idéologique, doctrinaire, organisée (anarchisme) mais elle a toujours deux aspects fondamentaux. Le premier, déjà indiqué par son nom, est le refus du pouvoir et de l’institution qui l’incarne suprêmement, l’Etat. L’autre est celui de la création de communautés fondées sur l’entraide, la coopération, l’équivalence radicale de sujets concrets. Or n’est-ce pas exactement ce que l’on observe chez une partie au moins des GJ ? Ces ronds-points qui voient se dresser des cabanes, où l’on se parle, où des individus qui ne connaissaient pas se trouvent et s’accordent, où des commerçants apportent du pain et des croissants, où l’on boit du café dans une ambiance de camaraderie, autour de feux, dans le froid, où finalement l’on retrouve ce grand festin de l’humanité qui est de se retrouver dans la convivialité heureuse. Après, il faut s’organiser, et alors commence un long processus qui transforme l’anarchisme spontané et viscéral en un combat pour le pouvoir où il risque de se perdre.

 

Les GJ ont surgi de l’indifférenciation, de leur condition d’inférieurs, de leur statut de sujets abstraits et invisibles du tout social. Ils sont devenus des sujets concrets, vivants, et non plus des numéros, des catégories statistiques. Ils ne proposent pas d’abord de slogan politique, de dispositif économique, de mesure administrative. Ils disent : je suis pauvre, je suis humilié. Ils racontent leur histoire. Ils sont devant les caméras des personnes à part entière. Ils parlent à la première personne et disent au grand chef : dégage ! Ils protestent contre l’aliénation dont ils sont victimes. Celle du pouvoir, celle de l’existence. Ils sont, en tout cela, sinon anarchistes, en tout cas « anarches », même s’ils sont aussi beaucoup d’autres choses.

 

En tout état de cause les GJ veulent plus d’égalité, produisent de la fraternité et rejettent les hiérarchies. Même s’ils sont loin pour une grande part des idées libertaires ou des programmes anarchistes, même s’ils ne se réclament pas de Bakounine, de Proudhon ou de Bookchin, ils appartiennent à la grande mouvance humaine pour laquelle les termes d’anarchie et d’anarchisme doivent être utilisés.

Charles Macdonald est directeur de recherche honoraire en anthropologie au CNRS et auteur notamment de L’ordre contre l’Harmonie. Anthropologie de l’anarchie (Paris, Editions Petra, 2018, https://www.editionspetra.fr/livres/lordre-contre-lharmonie-anthropologie-de-lanarchie).

 

Pour une égalité économique et sociale

La révolution [française] de 1793, quoi qu’on en dise, n’était ni socialiste, ni matérialiste, ou, pour me servir de l’expression prétentieuse de M. Gambetta, elle n’était pas du tout positiviste. Elle fut essentiellement bourgeoise, jacobine, métaphysique, politique et idéaliste. Généreuse et infiniment large dans ses aspirations, elle avait voulu une chose impossible : l’établissement d’une égalité idéale, au sein même de l’inégalité matérielle. En conservant, comme des bases sacrées, toutes les conditions de l’inégalité économique, elle avait cru pouvoir réunir et envelopper tous les hommes dans un immense sentiment d’égalité fraternelle, humaine, intellectuelle, morale, politique et sociale. Ce fut son rêve, sa religion manifestés par l’enthousiasme et par les actes grandiosement héroïques de ses meilleurs, de ses plus grands représentants. Mais la réalisation de ce rêve était impossible, parce qu’elle était contraire à toutes les lois naturelles et sociales.

Elle avait proclamé la liberté de chacun et de tous, ou plutôt elle avait proclamé le droit d’être libre pour chacun et pour tous. Mais elle n’avait donné réellement les moyens de réaliser cette liberté et d’en jouir qu’aux propriétaires, aux capitalistes, aux riches.

Liberté, Égalité, Fraternité. Mais quelle égalité ? L’égalité devant la loi, l’égalité des droits politiques, l’égalité des citoyens, non celle des hommes, parce que l’État ne reconnaît point les hommes, il ne connaît que les citoyens. Pour lui, l’homme n’existe qu’en tant qu’il exerce, ou que par une pure fiction, il est censé exercer les droits politiques. L’homme qui est écrasé par le travail forcé, par la misère, par la faim, l’homme qui est socialement opprimé, économiquement exploité, écrasé, et qui souffre, n’existe point pour l’État qui ignore ses souffrances et son esclavage économique et social, sa servitude réelle qui se cache sous les apparences d’une liberté politique mensongère. C’est donc l’égalité politique, non l’égalité sociale.

Tant qu’il n’y aura point d’égalité économique et sociale l’égalité politique sera un mensonge.

 

Voilà ce que les plus grands héros de la Révolution de 1793, ni Danton, ni Robespierre, ni Saint-Just, n’avaient point compris. Ils ne voulaient que la liberté et l’égalité politiques, non économiques et sociales. Et c’est pourquoi la liberté et l’égalité fondées par eux ont constitué et assis sur des bases nouvelles la domination des bourgeois sur le peuple.

Ils ont cru masquer cette contradiction en mettant comme troisième terme de leur formule révolutionnaire la Fraternité. Ce fut encore un mensonge ! Je vous demande si la fraternité est possible entre les exploiteurs et les exploités, entre les oppresseurs et les opprimés ? Comment ! Je vous ferai suer et souffrir pendant tout un jour, et le soir, quand j’aurai recueilli le fruit de vos souffrances et de votre sueur, en ne vous en laissant qu’une toute petite partie afin que vous puissiez vivre, c’est-à-dire de nouveau suer et souffrir à mon profit encore demain ; le soir, je vous dirai : Embrassons-nous, nous sommes des frères !

Telle est la fraternité de la Révolution bourgeoise.

Michel Bakounine

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