Gare à l’avant-garde

Noir et rouge 5

L’article suivant fait partie du livre « Untie ». « Textes contre la domestication » publiés par la Bibliothèque Sociale de Contrebande, il y a quelque temps. Dans un contexte de montée de l’autoritarisme, tant à droite qu’à gauche, tant parlementaire qu’extraparlementaire, il apparaît nécessaire de revenir sur les causes et les effets des logiques d’avant-garde. Comprendre ce qui se passe pour intervenir au mieux, pour se plonger dans des projets de terrain, horizontaux et le plus autonome possible par rapport aux logiques institutionnelles, patriarcales et marchandes.

Dans les années 90 du siècle dernier, avec la chute du capitalisme d’Etat soviétique, il semblait que la figure de l’avant-garde héroïque chargée de guider le peuple vers la révolution allait décliner. C’était le cas dans une large mesure, parmi les jeunes, il y avait une critique constante des avant-gardes politiques traditionnelles, considérées comme arrogantes et parasitaires. Cependant, la pacification sociale, le manque de références et l’inexpérience ont conduit une grande partie de cette jeunesse à se réfugier dans un ghetto politique autoréférentiel, qui, sauf dans certains domaines (insubordination, squattage, antifascisme…) a continué d’être dépendant de ces organisations résiduelles de l’avant-garde classique. Ces organisations, pour leur part, évoluaient de l’opéraïsme léniniste vers une citoyenneté social-démocrate.

Après la catharsis démocratique du 15M (Mouvement des indignés en Espagne) et l’arrivée au pouvoir municipal, puis national, des initiatives électorales issues de cette mobilisation, l’élan de citoyenneté social-démocrate semble s’essouffler. Le désenchantement face à la nouvelle politique a conduit certains milieux, principalement universitaires mais pas seulement, à parler de reprendre le modèle classique de l’avant-garde politique. Dans les mouvements de défense du logement, du territoire et dans certaines autres luttes, les effets de ces débats commencent également à se faire sentir.

Suite à cela, plusieurs questions se posent. Pourquoi les tendances avant-gardistes reviennent-elles toujours ? Qu’est-ce qui les relie au culte des héros ? Et avec la logique du capitalisme ? L’avant-garde politique est-elle une forme de domestication des luttes ? L’avant-garde reproduit-elle la division de classe au sein des mouvements contestataires ? L’intention du texte n’est pas de répondre à toutes ces questions, mais plutôt de commencer à parler de ce dont on ne parle pas. Mettre sur la table le débat sur l’avant-garde politique, pour le reconnaître et tenter de le dépasser.

 

1. Le héros et l’avant-garde

Le héros est un modèle idéal, un exemple, une référence à imiter et à laquelle s’identifier. Bien qu’il existe de nombreux types, le prédominant est généralement craintif, la peur sous ses différentes formes est ce qui pousse le héros à faire ce qu’il fait, ses peurs sont son moteur. Le héros est un être craintif, qui craint le désordre et tente donc de mettre de l’ordre dans le chaos, il est effrayé par l’inconnu, et pour cette raison il projette sur l’étrange ce qu’il rejette de lui-même ; il a peur d’affronter ses peurs, et pour cette raison il fuit toujours en avant ; il a peur d’accepter qu’il est un être avec des limites, mortel, et pour cette raison il devient, même sans le vouloir, un ennemi de la vie. Le héros a tendance à rechercher désespérément la sécurité et l’ordre. Pour les réaliser, il peut s’approprier ce qui est collectif, exploiter celui qui est nécessaire ou affronter celui qui fait obstacle à ses desseins. Le héros identifie généralement sa sécurité avec l’obtention du Pouvoir, et l’ordre avec l’imposition de ses critères.

Les légendes, comme l’histoire, sont généralement écrites par les secteurs dominants. Le héros a généralement été l’un des instruments des élites pour imposer leur culture, leurs valeurs et leurs habitudes à la population dominée. Les figures héroïques, quant à elles, tendent à légitimer ceux qui détiennent le pouvoir, et marquent les limites de ce qui est acceptable et raisonnable dans une société. La ligne tracée par le héros identifie également ce qui n’est pas acceptable et doit être isolé ou éliminé. Dans les contes héroïques, la communauté a un rôle marginal et les protagonistes habituels sont les différentes factions de l’élite qui se battent pour le Pouvoir. Le héros représente généralement ceux qui exercent directement le Pouvoir, bien qu’il soit parfois l’emblème d’un autre secteur de l’élite, qui aspire à remplacer celui qui commande. L’épopée héroïque cache, entre les lignes, des histoires de dissidence et de résistance contre le Pouvoir.

Le héros se voit comme un accumulateur de vertus. En cela, il ressemble à certaines personnes qui, parce qu’elles sont impliquées dans quelque chose de social ou de politique, se croient supérieures au reste de la population. L’avant-garde politique est l’expression organisée de ce sentiment de supériorité morale ou intellectuelle. Cette manière de se percevoir comme supérieur aux autres tend à se produire de manière plus accentuée chez ceux qui, en raison de leur position sociale, font partie de secteurs disposant d’un certain pouvoir. Le segment des professionnels socioculturels, gestionnaires et médiateurs en général, qui travaillent dans l’industrie culturelle, l’éducation, la santé, les services sociaux, les médias ou la science, en plus de ceux qui travaillent comme gestionnaires de la distribution commerciale ou comme spécialistes des nouvelles technologies, ils sont aussi souvent perçus comme des accumulateurs de vertus. Il existe une grande diversité dans ces domaines de travail, mais une grande partie d’entre eux constitue (ou aspire à faire partie) de la nouvelle classe moyenne éclairée. Les principales fonctions de ces secteurs du travail sont d’assurer la reproduction des rapports sociaux capitalistes, et de rationaliser le modèle social capitaliste pour garantir sa pérennité. Pour cette raison, si elles s’engagent dans des mouvements ou des luttes, les personnes employées dans ces milieux ont tendance à se méfier de la capacité d’auto-organisation et d’autogestion de ceux qui ne font pas partie de leur environnement, tendant souvent vers l’avant-garde politique.

 

2. L’avant-garde politique

Le terme avant-garde vient du français et a des origines militaires. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, il a commencé à être utilisé pour désigner certaines tendances culturelles et certaines pratiques politiques. La social-démocratie, la plupart des milieux communistes et certains secteurs anarchistes se sont revendiqués à différentes époques comme des avant- gardes politiques. La critique théorique et pratique de l’avant-garde politique a également une longue histoire et s’exprime dans les soviets pré-bolcheviques, les conseils de la révolution allemande de 1918, les comités de communautés et de quartiers de la révolution espagnole de 1936, les comités d’étudiants et d’ouvriers du 1968 français, expressions de l’autonomie ouvrière pendant la transition dite espagnole, les luttes contre le mouvementisme (TAV, ZAD, MAT…), certains secteurs de la lutte féministe, etc. En général, dans toute lutte, il y a généralement une tension entre les secteurs d’avant-garde et d’autres qui défendent l’autonomie des luttes et des mouvements.

 

L’avant-garde politique est une fuite de l’idéologie capitaliste et du principe d’autorité de l’État, dans les mouvements contestataires; c’est la revendication piégée dans la culture de la classe dirigeante. Par conséquent, les principales caractéristiques de l’avant-garde ont des influences du monde des affaires, militaire et universitaire.

2.1. Influences commerciales

Le fétichisme de l’organisation

L’avant-garde institutionnalise la division des tâches, reproduisant la verticalisation des entreprises et la logique du capital. La direction, ou groupe de participants centraux, concentre beaucoup d’informations, de connaissances techniques-politiques-organisationnelles, conçoit des plans et comment les réaliser. La base fait des tâches routinières, de la propagande, délègue des décisions, se laisse emporter par l’inertie et a tendance à sombrer dans la paresse intellectuelle.

La transformation sociale, du point de vue de l’avant-garde, est considérée comme quelque chose de technique et d’organisation entre les mains de spécialistes, c’est pourquoi l’organisation d’avant-garde essaie d’imiter une machine commerciale. Mais la transformation sociale n’est pas très mécanique, c’est plutôt un changement dans les formes de rapport social, à commencer par le sien propre.

Dans la logique d’avant-garde, le culte de l’organisation est généralement promu, c’est un mécanisme qui limite les critiques et les contestations internes, souvent perçues comme une forme de trahison. Une certaine concurrence toxique avec d’autres organisations similaires peut également apparaître, par exemple entre des entreprises pour une niche de marché, mais dans ce cas, il s’agit d’une concurrence pour l’image publique. Cependant, de nombreuses mobilisations importantes n’ont pas de marque définie derrière elles, par exemple les récentes protestations des retraités.

 

Le fossé entre politique et économie

Selon la logique avant-gardiste, les organisations sociales doivent être organisées à un niveau inférieur à l’avant-garde, et agiront comme une courroie de transmission pour cette dernière, transférant les décisions de la direction à la sphère sociale. L’économique doit être subordonné au politique. Les organisations sociales devraient se concentrer sur leur spécialité: travail, logement, etc. sans prétendre aspirer à une perspective ou une pratique intégrale, réservée à l’avant-garde. Cette dynamique reproduit la division des tâches entre la classe patronale et la classe ouvrière, la fragmentation du travail et la fausse séparation entre l’État et le Capital, c’est une logique tellement diffusée par les médias qu’elle est parfois perçue comme quelque chose de naturel .sans l’être.

 

Instrumentalisation

L’avant-garde nie la capacité de la base, et de la population en général, à penser, décider et agir pour elle-même et contre la dynamique du Capital. Selon cette perspective, la base a besoin de l’intervention extérieure d’une direction ou d’une organisation politique (de cadres ou de dirigeants) pour devenir consciente. C’est pourquoi les organisations d’avant-garde ont tendance à essayer d’instrumentaliser la base, les animateurs et les luttes, en fonction de leurs propres objectifs. Les avant-gardes les perçoivent comme un objet sur lequel intervenir, ils parlent d’une masse amorphe qui a besoin d’un modelage extérieur, d’ une désorganisation qu’il faut ordonner, d’ une inefficacité en attendant l’ajustement avec la discipline et les commissions, d’un manque de conscience qui a besoin de recevoir une formation.

Dans l’organisation d’avant-garde, l’activité spécialisée de la direction politico-technique est généralement mue par le volontarisme, et conduit à agir vers l’extérieur, vers la base ou la population. Le centre de l’activité de l’avant-garde est la population impliquée dans les luttes, pas les luttes elles-mêmes. Mais une lutte, pour être transformatrice, doit être liée à sa propre vie et à ses propres besoins collectifs, et doit favoriser l’autonomie de pensée et d’action de la population dominée. Sinon, à la longue, elle dérive vers la passivité et le cynisme, ou vers un intellectualisme éloigné de la pratique, ou vers une sorte de professionnalisation de l’activité politique, avec les problèmes de corporatisme que cela entraîne.

Homogénéisation

La logique avant-gardiste tend à reproduire des modèles organisationnels spécifiques et des dynamiques prédéterminées, comme s’il s’agissait de créer des franchises. Il s’agit généralement de créer des branches qui suivent les slogans de l’avant-garde, qu’ils s’adaptent ou non au contexte social du site. Avec ces modèles, une monoculture stérilisante est encouragée, ce qui fragilise la diversité des initiatives et leur autonomie. Ainsi, l’expérimentation et la vitalité des dynamiques collectives sont entravées. En revanche, de nombreuses mobilisations puissantes fondent leur force sur la diversité voire en font un étendard, à l’instar des récentes mobilisations du féminisme.

 

2.2. Influences militaires – projets et programmes

L’avant-garde politique a pour priorité l’élaboration de programmes d’action. La fonction principale de ces plans est généralement de cacher ou de justifier la domination politico-technique des dirigeants sur la base et sur la population en général. Ces plans consistent généralement en une théorie séparée de la réalité, qui dégénère en idéologie, et une pratique séparée de la pensée, qui dégénère en propagande et en activisme répétitif. Mais la conscience réelle naît de la praxis, c’est-à-dire de l’expérimentation par essais et erreurs.

Lorsque les faits ne sont pas conformes aux plans élaborés par la direction, le récit de ce qui s’est passé est généralement retouché, pour l’adapter convenablement au plan initial. Il y a un réajustement narratif qui tend à réaffirmer le mantra : on est sur la bonne voie.

 

La séparation entre sujet et objet

L’avant-garde est généralement identifiée comme le sujet actif, et assigne à la base ou à la population le rôle d’objet de l’action. De plus, la centralisation des organes de coordination et d’information est souvent encouragée, et ces organes tendent à s’affranchir du contrôle de la base, renforçant la verticalisation de l’organisation. En bref, le sommet prend les décisions, tandis que la base est occupée par des tâches routinières ou subordonnées. Cette hiérarchie organisationnelle reproduit la logique de domination capitaliste et la nourrit dans les milieux dissidents.

 

Efficacité

L’efficacité dans la logique avant-gardiste, renvoie avant tout aux méthodes utilisées, lorsqu’on fait. Elle n’est pas liée au contenu de ce qui est fait, ni au sens ou à la cohérence qu’il peut avoir pour transformer les rapports sociaux. Mais par des moyens aliénants, seuls des résultats aliénants sont généralement obtenus. De plus, le critère de ce qui est efficace, elle est définie par le leadership, généralement selon l’idéologie dominante. Cette efficacité se réfère généralement à l’opérationnel, au tactique. Les plans et la stratégie sont souvent subordonnés à ce niveau tactique, c’est pourquoi les objectifs à long terme (transformation des relations sociales) et à moyen-court terme (croissance en tant qu’organisation) ont tendance à rester éloignés, avec peu de liens les uns avec les autres.

Cette efficacité tend à entraver l’imagination, l’autocritique et l’apprentissage collectif. Sur la base de cette idée d’efficacité, les pulsions d’autonomie vis-à-vis des institutions étatiques et de la logique capitaliste sont laissées au second plan, tout comme les efforts de transformation des formes de relation et de promotion de l’autogestion des luttes.

 

23. Influences des enseignants

L’idéologie réaliste et scientifique

 

La théorie avant-gardiste des organisations reproduit généralement l’idéologie et la culture de la classe dirigeante, fondées sur la compétitivité, la raison instrumentale, la fragmentation de la réalité, etc. Cette façon de voir le monde annoncée comme réaliste, cache au contraire les préjugés, les mythes et les idéalisations de l’élite. Par exemple, l’avant-garde perçoit l’État et ses institutions comme une entité relativement neutre et influençable. Cette vision de l’Etat est idéaliste, car elle ne répond ni à des faits historiques, ni à des vérifications structurelles ou fonctionnelles, mais elle continue à être présentée par l’avant-garde comme réaliste.

Cette théorie est issue d’en haut de manière unidirectionnelle, c’est pourquoi elle tend à stagner et à devenir une idéologie. Sa fonction principale n’est pas de connaître ou d’apprendre la réalité, mais de justifier la domination du leadership sur la base ou la population.

 

3. Capital politique

Les avant-gardes politiques doivent gagner en popularité, être représentatives et avoir la capacité de se mobiliser. Elles ont besoin de ce que certains spécialistes ont appelé un capital politique, c’est-à-dire une forme de crédit symbolique qui leur permette d’intervenir au nom d’une partie de la population. Les avant-gardes politiques dépendent de cette ressource pour se maintenir, sans elle elles déclinent et disparaissent rapidement.

 

Le problème est que la représentativité dont les avant-gardes ont besoin implique un processus de substitution de la communauté, une forme d’usurpation d’identité. Leur capacité de représentation est inversement proportionnelle à la capacité d’autodétermination d’une communauté: plus l’une est forte, plus l’autre est faible, et inversement. La dynamique avant-gardiste d’agir au nom d’ un secteur de la population introduit la logique de la démocratie représentative dans le champ de la contestation, c’est pourquoi elle peut générer des tensions entre l’avant-garde et la communauté qu’elle prétend représenter.

La dépendance des avant-gardes vis-à-vis du capital dit politique leur fait souvent entretenir une attitude ambiguë et contradictoire vis-à-vis de leur population de référence. En général, les avant-gardes cherchent à séduire leur public pour gagner en influence, pour cela elles ont tendance à reproduire les techniques typiques du marché pour vendre des produits (marketing politique, image corporative, présence dans les médias, etc.). Le processus de séduction de l’avant-garde accompagne toute son existence, et tente de s’imposer par des actes et des déclarations à fort contenu symbolique.

Cependant, il existe des situations dans lesquelles une partie de la communauté exprime sa volonté de se représenter, de réaffirmer son autonomie vis-à-vis des institutions, du Capital et, aussi, des avant-gardes politiques. Ce désir d’autodétermination collective menace l’existence des avant-gardes, car si la communauté peut prendre conscience de sa propre situation, et agir en conséquence, quel est le rôle de l’avant-garde ?

Pour cette raison, les avant-gardes ont tendance à percevoir les tendances à l’autonomie des luttes et des mouvements comme une menace, et agissent en conséquence. Le cycle de la séduction cède alors la place à celui de la confrontation, visible ou cachée, avec les secteurs qui revendiquent leur autonomie. Les techniques pour tenter de limiter l’autodétermination d’une communauté combattante ont une longue tradition parmi les avant-gardes et sont une réplique réduite des techniques étatiques de contrôle social. Souvent, ils utilisent les mêmes termes que les élites dirigeantes pour désigner des secteurs qui ne suivent pas leurs slogans: immaturité, incompétence , désorganisation , irrationalité , sauvagerie ., etc. La capacité des avant-gardes à stigmatiser les secteurs dissidents dépend du rapport de forces qui existe à chaque instant entre eux.

La dépendance que les avant-gardes entretiennent vis-à-vis de leur population de référence, les fait à la fois idéaliser et redouter celle-ci. Les procédés de séduction qu’ils déploient cherchent à la mouler à leurs besoins, à la soumettre à leurs slogans. Lorsque la population décide de se constituer, selon ses propres désirs et besoins, sans tenir compte des slogans des avant-gardes politiques, elle se sent menacée et réagit sur la défensive. Son objectif prioritaire devient alors la domestication de la communauté combattante et l’élimination de ses aspects « sauvages », c’est-à-dire l’annulation de son autonomie.

 

4. La culture de la résistance

La culture est constituée d’un ensemble de connaissances, de valeurs, d’habitudes et de pratiques qui déterminent les relations entre les individus et les structures sociales. L’un des principaux objectifs des avant-gardes est généralement de transformer la culture, d’influencer la population. Pour tenter de transformer la culture, ils recourent parfois à l’appropriation d’aspects de la culture de résistance, la culture de la population dominée. La culture de résistance est un type spécifique de culture, c’est l’expression et l’outil des dominés, pour s’ériger en communauté autonome par rapport aux dominants. La culture de la résistance est constituée de ces connaissances, valeurs, habitudes et pratiques qui servent la population opprimée à renforcer ses liens et à résister à la domination. Ce type de culture implique une certaine autonomie des dominés et un conflit, latent ou visible, vis-à-vis des secteurs dominants et de leur culture.

La culture de la résistance se génère en dehors des élites, dans les réunions de la population dominée qui permettent de tisser des liens collectifs et assurent un certain anonymat. Lorsque dans ces rencontres émerge un discours propre, l’identité collective confrontée à celle des élites se renforce. La culture de résistance implique le déni de la culture dominante, ou d’une partie importante de celle-ci, et peut prendre la forme de son propre discours, d’activités qui profitent au groupe ou d’actions contre les secteurs dominants. Ce type de culture surgit dans des milieux où il y a des gestes de fraternité, des actes de solidarité et certaines complicités. Il est courant qu’elle s’enracine fortement lorsqu’il existe des temps et des espaces propres, hors du Pouvoir, où peuvent être promues des pratiques d’autodéfense matérielles et symboliques, contre les agressions des élites. Son existence révèle un certain degré de conflit, que les médias ont tendance à masquer ou à déformer.

Les luttes contre la domination et la culture de résistance sont nécessaires et se renforcent mutuellement. La culture de résistance s’exprime généralement sous des formes indirectes de pression, qui tentent de minimiser les risques qu’impliquerait une confrontation directe, en la masquant par la ruse. Ces formes de pression tentent de profiter des faiblesses des structures de contrôle et de la morale dominante pour obtenir des avantages. Les dynamiques promues par la culture de résistance produisent des fêlures dans le consensus et dans la naturalisation des rapports de force, et remettent également en cause la normalisation des inégalités. Ce n’est que lorsque ces formes de pression indirecte échouent ou s’avèrent insuffisantes qu’il est habituel de passer à la contestation directe, à la lutte publique.

Certaines pratiques promues par la culture de résistance consistent en de légères désobéissances à la norme et de petites illégalités, répandues parmi la population dominée, et souvent accompagnées de leur propre discours qui les défend. Non-paiements à l’administration, aux banques ou aux propriétaires, absentéisme au travail, petits larcins, désobéissance subtile, blagues ou critiques des patrons, etc. elles font partie d’une série infinie de pratiques qui fertilisent le terreau de la culture de la résistance. Les luttes publiques et visibles qui parviennent à s’enraciner au sein de la population dominée ont besoin de cet engrais pour germer. Ces luttes sont souvent la pointe de l’iceberg pour toute une série de dynamiques moins visibles qui composent la culture de résistance.

La culture de résistance est la source qui revitalise les liens communautaires de solidarité, et aussi celle qui soutient la dignité de ceux qui, conscients de leur situation de soumission, défendent leur dignité. C’est aussi le plus grand trésor de la population dominée, car il contient les clés pour affronter l’oppression et l’exploitation. Parfois, face à des attentats particulièrement scandaleux, ou dans des situations où la résistance s’avère insuffisante, des mouvements, des luttes ou des révoltes émergent spontanément.

Le terme spontané vient du latin spontaneus, qui signifiait : volontaire, par choix et sans y être contraint. Lorsqu’on dit qu’une lutte ou une révolte surgit spontanément, on entend généralement par-là que l’environnement, ou le contexte, dans lequel elle a éclaté n’est pas entièrement connu. Cela se produit généralement lorsque l’attention est portée uniquement sur les manifestations publiques de protestation ou sur l’activité d’associations et d’organisations formelles. On a tendance à qualifier de spontané ce dont les processus internes sont inconnus, normalement lents et de nature variée. Ces processus peuvent finir par transformer, brutalement et visiblement, une situation apparemment statique. Les combats ou révoltes spontanés ne surgissent pas de nulle part, ils sont la partie visible de la culture de la résistance qui, pour sa sécurité et sa survie, tend à rester discrète.

Fréquemment, la logique d’avant-garde a tendance à se sentir menacée par des actions et des protestations spontanées, car elles remettent en cause son rôle réel dans la transformation sociale, c’est pourquoi elle a tendance à réagir défensivement à ces initiatives. Dans les avant-gardes, il y a généralement une certaine crainte que les secteurs dominés n’aient pas besoin d’influences extérieures pour prendre conscience de leur situation, et qu’ils agissent de manière autonome pour défendre leurs intérêts. La spontanéité n’est pas le contraire de l’organisation, mais de la logique d’avant-garde.

La dynamique d’avant-garde tend à centraliser dans un petit groupe de personnes, le rôle moteur des transformations sociales. Dans cette perspective, la population dominée est généralement considérée comme l’objet de l’action, comme des conditions objectives, plutôt que comme les protagonistes de sa propre libération. Les avant-gardes politiques tendent à jouer le rôle de médiateurs entre la culture de résistance et la culture dominante, intervenant selon leurs propres objectifs. Dans la plupart des cas, cette action contribue à la capture de certains aspects de la culture de résistance et à son intégration dans la culture dominante, en diluant son contenu.

L’avant-garde politique tend à se considérer comme la partie consciente, réaliste et socialiste de la société. En revanche, elle a tendance à voir le reste de la population comme des masses piégées dans une fausse conscience et prisonnières de la mentalité bourgeoise. La logique avant-gardiste défend que sans son intervention, la population dominée tend à tomber dans les valeurs et dynamiques capitalistes. En réalité, cette attitude apparaît comme une projection sur autrui de ses propres tendances: la logique d’avant-garde est un produit typique de la culture dominante, la culture capitaliste.

 

5. La communauté combattante

Au fil des luttes, des liens se tissent souvent sur la base de l’entraide et de la coopération entre différentes personnes. Ces liens sont renforcés lorsqu’il existe un désir d’apprentissage collectif et un désir de lier la lutte pour les moyens de maintenir la vie (c’est-à-dire l’économie) à l’autodétermination collective (le politique). L’impulsion vers l’autodétermination collective, entendue comme la récupération pour la communauté de la capacité de décider et de conduire son propre destin, contient en elle-même une critique de la représentation d’avant-garde. Ces dynamiques autoconstitutives incluent généralement des formes quotidiennes de résistance et de subsistance, qui contribuent également à transformer les relations sociales, économiques et politiques de ceux qui participent à cette lutte.

 

L’autodétermination collective est renforcée lorsqu’il existe une capacité de décision autonome, vis-à-vis de l’Administration, du Marché et des avant-gardes. Elle se réaffirme aussi lorsqu’elle dispose d’espaces et de temps pour pouvoir poser des limites aux agressions du Capital et des institutions, élargir la capacité de satisfaction des besoins, et déployer des désirs collectifs. Lorsque ces circonstances se produisent, le désir de mener sa propre lutte comme une expérience de gestion anticapitaliste peut surgir. Ce faisant, l’objectif devient une partie des moyens pour l’atteindre. Cela se voit surtout dans les liens qui s’établissent entre les personnes qui participent à la lutte, qui expérimentent des formes de relations anticapitalistes, et qui sont une sorte de trésor communautaire qui peut servir d’inspiration à d’autres personnes.

Les relations qui s’établissent dans les luttes tendent à dépasser le calcul économique privé et la volonté de puissance, c’est-à-dire la logique capitaliste. Par leur simple apparence, ils remettent en question le prétendu réalisme capitaliste et sa philosophie égoïste. C’est pourquoi ils sont une expérience d’ouverture transformatrice, une affirmation de la vie contre le misérabilisme compétitif. Ces modes de relation stimulent l’imaginaire et ouvrent la possibilité de reconnecter le monde intérieur avec le monde extérieur, l’individuel avec le collectif. Pour toutes ces raisons, ils sont une forme de richesse collective qui nous permet de mener une vie plus digne, avec un sens plus profond, et basée sur des relations plus saines. Ils sont une forme de richesse collective aussi parce qu’ils démasquent le caractère misérable du capitalisme et des formes de relation qu’il promeut, et permettent de panser certaines blessures causées par le modèle social dominant.

Ces formes de relation interrompent, fût-ce de manière partielle et fugitive, l’aliénation individuelle et représentent un éclair, une bouffée d’air frais qui permet de voir au-delà de la logique capitaliste. Cette logique capitaliste, même temporaire, peut déstabiliser et subvertir la vie quotidienne. Il a la capacité de réveiller des forces et des désirs latents et non domestiqués de transformation collective. Le héros et l’avant-garde, quant à eux, ont besoin de sécurité et de contrôle, c’est pourquoi lorsque les combats échappent à leur surveillance, ils les perçoivent comme une menace. Dans le cas du héros, il projette ses peurs sur la figure du dragon, un monstre qui est un mélange de serpent, de lion, d’aigle, de chauve-souris… Dans le cas de l’avant-garde, il a tendance à accuser les mouvements qu’il ne maîtrise pas étant enragés, sauvages, incontrôlés ou infiltrés. La tendance naturelle du héros est d’essayer de dominer le dragon, et si ce n’est pas possible d’essayer de le tuer, cela lui permet de devenir l’héritier du Pouvoir. La tendance naturelle des avant-gardes est d’essayer de contrôler les luttes et les mouvements, et si elles ne réussissent pas, elles essaient généralement de les fragmenter, en désactivant leur potentiel. Cela renforce leur position de médiateurs et de représentants d’une partie de la population, face aux médias.

Le mot dragon vient du grec (drakon) et est lié à l’acte de regarder (drakein) et de voir clairement (derkomai). Parfois, au fil des luttes, et des relations qui s’y établissent, on arrive à voir au-delà de la logique capitaliste. Cette image, même si elle est brève, tend à se nicher en nous comme preuve que les formes de relation capitaliste sont misérables, et peuvent être remplacées par d’autres plus saines. Les avant-gardes craignent les communautés combattantes comme les héros craignent les dragons, car :

 

Ils savent que leur vérité défie, voire menace tout ce qui est faux, inutile et anecdotique dans la vie qu’ils se sont laissé imposer. Ils ont peur des dragons, parce qu’ils ont peur de la liberté.

Royaume-Uni Le Guin

 

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