Education libertaire-Pédagogie libertaire

chat-anar-ii1[1]

Sur l’instruction publique.

 Les méfaits qui résultent d’un système d’ « éducation nationale » sont, au premier chef, liés à l’intangibilité postulée par toute institution. Dans le meilleur des cas, c’est une tentative pour enseigner, en matière d’idées et de faits, ce qui a antérieurement été reconnu avantageux à la société – mais en négligeant tout ce qui reste à apprendre. Ainsi l’avantage réalisé par l’ « éducation nationale », lors de son introduction, devient par la force des choses de moins en moins sensible, cependant que s’accentuent avec le temps les vices fondamentaux d’un enseignement organisé par l’État. Dès le moment qu’un système quelconque est assuré de sa permanence matérielle, il est marqué d’un conservatisme inhérent à cette situation : il tend à briser l’élan des esprits, et à les enfermer dans la vénération d’erreurs déjà reconnues. Qu’une violente pression exercée sur les dirigeants les oblige à adopter avec bien du retard une philosophie nouvelle – et les voilà obstinément attachés à cette doctrine de remplacement, contre toute nouveauté ultérieur.

L’enseignement public a toujours consacré ses énergies les meilleures à la défense du préjugé : il encourage chez ses élèves, non pas l’audace de soumettre toute proposition à l’épreuve de la raison et des faits, mais l’art de faire prévaloir les opinions en vigueur, c’est-à-dire les idées établies par la force du précédent. Tout cela est directement contraire aux intérêts véritables de l’esprit humain; et tout cela doit être individuellement désappris avant que nous puissions commencer à devenir éclairés et sages.

Un développement intellectuel authentique exigerait au contraire que les esprits fussent élevés,

aussi rapidement que possible, au degré de connaissance atteint parmi les hommes les plus éclairés de la société, pour qu’ils puissent s’élancer de cette plate-forme à la poursuite de nouvelles acquisitions.

 Comment on s’instruit.

Ce qui s’applique ici aux individus est également vrai à l’égard des collectivités. Il n’y a aucune proposition aujourd’hui reconnue comme vraie qui soit assez valable pour justifier la création d’un établissement destiné à l’inculquer à l’humanité. Renvoyer donc les gens à la lecture, à la conversation à la méditation; mais ne leur enseigner ni croyances, ni catéchisme, ni dogmes moreaux ou politiques !

D’ailleurs, l’idée d’une éducation officielle est fondée sur une méconnaissance des réalités mentales. Tout ce que chaque homme en particulier fait lui-même et pour lui-même, est bien fait; tout ce que ses voisins ou son pays entreprennent de faire pour lui par procuration, est mal fait. Notre affaire consiste à inciter les esprits à agir pour eux-mêmes et par eux-mêmes, et non pas à les maintenir en tutelle. Celui qui apprend parce qu’il désire apprendre, écoute les leçons qu’il reçoit et en saisit le sens; celui qui enseigne parce qu’il désire enseigner, apporte à cette occupation son enthousiasme et son énergie. Mais du moment que l’institution politique entreprend de fixer à chaque homme sa place, les fonctions de tous ne sont remplies qu’avec soumission et indifférence. Écartez tous les obstacles qui empêchent les hommes de voir clair, et qui les entravent dans la poursuite de leurs avantages réels mais n’assumez pas la besogne absurde de les soulager de l’effort que cette poursuite exige d’eux. C’est le comble de la folie que d’essayer de procurer aux autres, sans activité de leur part, les moyens d’être heureux.

 

 L’école et L ‘État.

 Tout projet d’établir une « éducation nationale » mérite enfin notre opposition, à cause de la connexion évidente qui existe entre l’école publique et le gouvernement national. Il y a là une coalition bien plus formidable que la vieille alliance (si menacée) de l’Église et de l’État. L’éducation est la clé de l’avenir. Avant de mettre une aussi puissante machine que l’école sous la direction d’un maître aussi dangereux que l’État national, il importe bien de savoir ce que l’on fait.

Le gouvernement ne manquera pas d’utiliser l’enseignement pour renforcer son pouvoir et perpétuer à jamais ses institutions. Si même nous pouvions supposer chez les agents de l’État d’autres intentions que celle-là, (qui ne saurait en tout état de cause leur apparaître qu’innocente et même hautement méritoire), le mal n’en serait pas moins inévitable. Leurs vues de gouvernants, en tant que fondateurs d’un système éducatif, ne sauraient manquer d’être analogues à celle qui ont trait à leurs fonctions proprement politiques : les données sur lesquelles se fondent la conduite des hommes d’État et les principes qui lui servent de consécration, seront assurément les données et les principes sur lesquels se fondera  l’enseignement organisé par eux !

Or, il n’est pas vrai que notre jeunesse doive grandir dans le respect de la Constitution, si excellente qu’elle puisse être. Ils doivent grandir dans le respect de la Vérité; et, pour ce qui est de la Constitution, l’exalter seulement dans la mesure où elle s’accorde avec les déductions qu’en toute indépendance chacun d’eux tirera de l’étude sincère des faits.

Admettons qu’un système complet d’ »éducation nationale » soit adopté en plein triomphe de despotisme; certes, nous avons peine à croire ce système capable d’étouffer pour toujours la voix de la vérité ! Mais il n’en formera pas moins la plus formidable et la plus profonde barrière mentale que l’imagination puisse concevoir.

Quant aux pays où prévaut la liberté dans la plupart des domaines, tout y est subordonné à la possibilité de reconnaître et de surmonter l’inexpérience et l’erreur, alors qu’une « éducation nationale » aurait précisément la tendance la plus directe à perpétuer l’erreur et à prendre l’inexpérience en modèle pour la formation de tous les esprits.

Sur l’institution des jurys

Il se peut qu’au début de la réforme des opinions, une certaine somme d’autorité et de contrainte soit encore nécessaire. Cette nécessité pour nous ne résulte pas de la nature de l’homme, mais des institutions par lesquelles il a été préalablement corrompu. L’homme, en effet, n’est pas vicieux par nature, et il ne refuserait pas d’écouter les paroles de raison qui lui sont adressées, ni de s’en laisser convaincre, s’il n’avait été habitué de longue date à se méfier des propos que ses voisin, ses parents et ses dirigeants politiques lui adressent avec hypocrisie, prétendant parler uniquement dans son intérêt, alors qu’ils n’ont vu que de faire prévaloir le leur propre, et à ses dépens! Tels sont les effets désastreux du mystère et de la complexité sociales. Débrouillez l’écheveau mystificateur, simplifier le système social ( sans rien sacrifier, que l’imposture et l’ambition); mettez les maximes de la justice à la portée de toutes les capacités; faites disparaître la nécessité d’une foi implicite dans ce qui ne supporte point l’examen – dans l’imposture d’une légalité vide de sens – et toute l’espèce humaine deviendra plus raisonnable et plus honnête. En cas de différend, il suffira alors aux jurys d’arbitrage de recommander telle ou telle méthode d’accommodements, sans assumer la prérogative de rien trancher par un arrêt formel. Ils se contenteront d’indiquer les erreurs et d’inviter leurs auteurs à les réparer. Et si ces indications et ces conseils se montraient en certains cas inefficaces, les maux mêmes qui résulteraient de cette carence seront toujours moins graves que ceux qui procèdent d’une perpétuelle violation exercée sur la conscience individuelle et sur le souverain jugement de chacun dans les affaires qui la concernent.

Là où l’empire de la raison serait universellement reconnu par les détenteurs mêmes de le force, le délinquant saurait s’incliner de lui-même devant les conseils autorisés; ou bien s’il leur résistait et sans d’ailleurs être molesté pour ce fait, il sentirait tout le poids de la désapprobation publique, et chercherait de bon gré à rejoindre sous d’autre climats une société plus encline à admettre ou à partager ses erreurs.

 Gouvernants et gouvernés

 Pourquoi diviser les hommes en deux catégories, les uns devant penser et raisonner pour l’ensemble et les autres adopter de confiance les conclusions de leurs supérieurs ? En fait, cette distinction n’est pas fondée sur la nature des choses : il n’y a pas, d’un homme à l’autre, la différence inhérente qu’elle suppose. En droit, elle est injuste; les deux classes qu’elle établit sont au-dessus et au-dessous de l’homme. C’est trop attendre des premiers de la nation que de leur demander, en les investissant d’un monopole contre nature, d’avoir strictement égard au bien de tous. C’est abaisser injustement les autres hommes que de leur interdire d’employer jamais leur entendement, d’aller jamais au fond des choses ou au-delà d’une décevante apparence. De quel droit des êtres raisonnables seraient-ils privés des principes de la simple vérité ? De quel droit tâcherions-nous d’entretenir leurs égarements et leurs erreurs enfantines ? Le temps doit bien venir un jour où l’illusion disparaîtra, où l’imposture monarchique et aristocratique ne pourra plus se maintenir. Ne vaut-il pas mieux dès maintenant enseigner honnêtement la vérité ? Ne vaut-il pas mieux en nourrir sainement et solidement les esprits qui, dans la mesure même où leur compréhension théorique les incitera, auront demain la charge de la mise en pratique ?

Les maîtres d’eux-mêmes.

 Les hommes sont faibles à présent, parce qu’on leur a toujours dit qu’ils sont faibles et ne doivent avoir nulle confiance en eux-mêmes. Sortez-les du carcan, dites-leur de chercher, de raisonner et de juger, et vous trouverez en eux des êtres nouveaux. Dites-leur qu’ils ont des passions qu’ils n’ont qu’eux-mêmes pour fonder leur confiance. Dite-leur que les montagnes de paperasses, où ils se sont retranchés jusqu’aujourd’hui, ne sont bonnes qu’à en imposer à des âges de superstition et d’ignorance; et qu’ainsi nous n’avons d’autres recours que dans la justice spontanée des vivants; que si leurs passions sont géantes, ils doivent se lever avec une énergie géante pour les dominer; que si leurs décrets sont iniques, ils doivent oser ne s’en prendre qu’à eux. L’effet de cette disposition des choses sera bientôt visible; les esprits s’élèveront à la hauteur de la situation qui leur est faite; les jurys et les arbitres seront pénétrés de la grandeur des espoirs qui reposent en eux : un premier pas décisif s’accomplira vers l’équité et l’égalité.

  

L’égalité,  condition de la Paix.

 Un peuple où règne l’égalité a tout ce qu’il lui faut là où se trouvent ses moyens de subsistance. Pourquoi rechercherait-il ailleurs un supplément de richesse ou de territoire ? L’homme est au monde pour cultiver son arpent de terre et c’est tout; la guerre r la conquête ne font qu’élever quelques fortunes aux dépens des misères publiques; elles ne sont entreprises que lorsque la masse consent à servir d’instrument à quelques meneurs.

    Valeur de l’Anarchie.

 L’état d’anarchie populaire est transitoire, l’état de despotisme tend à perpétuer. Le premier éveille l’esprit, répand dans toute la société l’énergie et l’audace d’entreprendre, encore que ses fruits trop hâtifs, n’aient point toute la vigueur désirable. Mais le second foule au pied l’esprit humain, le réduit à la plus odieuse uniformité : car tout ce qui promet une grandeur est alors destiné à tomber sous la main exterminatrice de la suspicion et de l’envie.

L’anarchie populaire a en soi quelque chose qui suscite l’idée, l’image trouble et véhémente, de la vraie liberté. Elle est communément engendrée par la haine de l’oppression. Elle s’accompagne d’un esprit d’indépendance. Elle arrache les hommes à la croyance aveugle et au préjugé et, dans une certaine mesure, les incite à scruter avec impartialité les motifs de leurs actions.

 

 La vérité et le pouvoir.

 L’erreur doit sa permanence à la consécration sociale. Si, au lieu de prétendre régler tout développement sur l’état de nos institutions publiques, nous laissions les individus poursuivre librement leur évolution, l’humanité ne tarderait guère à se retourner vers la vérité pour lui prêter allégeance. La lutte entre le vrai et le faux est en elle-même trop inégale pour se perpétuer; et, n’était l’alliance politique du pouvoir privilégié avec l’erreur ou l’imposture, elle aurait déjà pris fin.

 

Partager cet article