La décentralisation et le fédéralisme sont inhérents à l’anarchisme

A las barricadas le libertaire

L’anarchie est l’absence de gouvernement et d’autorité, mais jamais d’organisation. Les anarchistes sont des personnes souvent bien organisées. L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre disait le savant Elisée Reclus. Et Malraux indiquait que les anarchistes espagnols étaient ceux qui étaient le mieux organisés durant la Révolution espagnole de 1936-1938.

Un  gouvernement est chargé de faire appliquer les lois, garantissant que les propriétaires d’entreprises, de biens sociaux continuent de les contrôler, en excluant la majeure partie de la société; le principe d’autorité garantit à son tour que les gens travaillent pour d’autres, non de leur plein gré mais parce qu’ils n’ont pas d’alternative.  Les gouvernés dans leur ensemble, dans une large mesure avec la peur qui peut aussi soutenir les États, maintiennent les gouvernants en position de force, en ayant finalement des valeurs communes: la croyance au principe d’autorité, à la hiérarchie et au pouvoir. Ces personnes qui, a priori, ont ces valeurs, se targuent de pouvoir choisir entre différentes élites dirigeantes et pensent que les élections leur octroient un choix. Dans leur vie quotidienne, cependant, ils font fonctionner la société en s’associant volontairement et en se «soutenant mutuellement» avec leurs pairs, ce qui est de bon augure pour un réel changement de société. Ainsi, la philosophie politique et sociale de l’anarchisme se fonde principalement sur la tendance naturelle et spontanée des êtres humains à s’associer pour un bénéfice mutuel, sans aucune intervention du gouvernement. C’est donc la question d’autorité et d’Etat qu’il faut analyser pour un jour créer une alternative.

La diminution de la spontanéité sociale est une conséquence du pouvoir politique. Il s’agit d’une lutte entre deux principes qui apparaissent constamment dans la condition humaine tout au long de l’histoire, comme Kropotkine l’a indiqué: « A travers l’histoire de notre civilisation, deux traditions, deux tendances opposées ont été en conflit: la tradition romaine et la tradition populaire, la tradition impériale et la tradition fédéraliste, la tradition autoritaire et la tradition libérale.  » Et il y a une corrélation inversée entre les deux, la force de l’un suppose la faiblesse de l’autre. Les totalitaires, les autoritaires, quelle que soit leur parure, essaieront toujours de mettre fin à ces institutions sociales qu’ils ne peuvent contrôler. De nombreux auteurs ont entouré l’État d’un certain halo métaphysique, quelque chose qui est resté comme une empreinte populaire et qui peut être vérifié dans de nombreuses conversations populaires, mais pour sa définition sociologique, ce n’est ni plus ni moins qu’un mécanisme politique, qui monopolise la violence, et une forme d’organisation sociale comme les autres. Cependant, la différence avec les autres types d’association est que l’État assume le pouvoir ultime d’oppression, apparemment dirigé vers un ennemi extérieur, mais constamment exercé vers l’intérieur. Martin Buber a souligné que le maintien des crises extérieures latentes favorisait l’État dans le maintien de la supériorité dans les crises internes. Simone Weil déclarait que la grande erreur a été de considérer la guerre simplement comme un épisode de politique étrangère, lorsqu’il s’agit de l’acte le plus odieux de politique intérieure.

La dégradation progressive de l’État, la suppression du pouvoir qui lui a été attribué, est nécessaire pour valoriser le social. Naturellement, l’objectif n’est pas de construire une autre forme pyramidale, différente, mais plutôt des réseaux d’individus et de groupes capables de prendre leurs propres décisions et ainsi de décider de leur destin. Il n’est jamais trop d’insister sur les notions qui constituent la philosophie vitale de l’anarchisme: des unités fédérées basées sur l’action directe, sur l’autonomie et le contrôle des producteurs. L’action directe fut un concept créé par les syndicalistes révolutionnaires au début du XXe siècle, et qui a élargi son champ au fil du temps: elle peut être définie comme une action qui tend vers un objectif souhaité dans une situation donnée avec l’implication des parties prenantes elles-mêmes.

David Wieck rappelle que nous sommes tellement conditionnés par des institutions autoritaires (gouvernementales ou autres) que les conséquences importantes de nos efforts pour modifier notre environnement sont dévalorisées ou ignorées. Peut-être que la capacité quotidienne d’action directe est la capacité même d’être libre, et elle constitue une formation inestimable. Naturellement, l’idée d’action directe est indissociable de celles d’autonomie, d’autogestion et de décentralisation. L’un des domaines les plus importants pour mettre en pratique ces concepts est celui du travail. Aucune théorie technique ne montre que l’autogestion est impossible; ce qui est une réalité, qui constitue un obstacle à sa pratique, ce sont les intérêts privilégiés créés dans la répartition du pouvoir et de la propriété. La décentralisation et le fédéralisme sont inhérents à l’anarchisme, il n’y a pas de place pour un autre type de solution. C’est un certain usage sociologique de la géographie, jamais de l’isolement, et le fédéralisme doit être le principe de base de l’organisation humaine. Action directe autonomie, décentralisation de la prise de décision et fédération libre sont les caractéristiques d’une situation de transformation sociale authentique. Malatesta l’exprimera de la manière suivante: «La révolution est la destruction de tous les liens coercitifs; c’est l’autonomie des groupes, des communes, des régions; la révolution est la fédération libre constituée par un désir de fraternité, par intérêts individuels et collectifs, pour les besoins de production et de défense; la révolution est la constitution d’innombrables groupes libres basés sur des idées, des désirs, et les désirs de toutes sortes, latents dans le peuple. La révolution est la formation et la dissolution de milliers de corporations, représentatives, de district, communales, régionales, nationales, qui, malgré l’absence de pouvoir législatif, servent à faire connaître et coordonner les désirs et intérêts populaires, et qui agissent par l’information, le conseil et l’exemple. La révolution est la liberté dans le creuset des faits, et elle dure aussi longtemps que dure la liberté, c’est-à-dire jusqu’à ce que les autres profitent de la fatigue des masses, des déceptions inévitables qui suivent des espoirs exagérés, des erreurs probables ; ils parviennent à constituer une puissance qui, appuyée par une armée de mercenaires ou de hors-la-loi, fait la loi, arrête le mouvement au point où il est parvenu…

Malatesta suggère que le contrecoup est inévitable, et  Reclus affirme que c’est ce qui crée le flux et le reflux de l’histoire (des progrès et des régrès). Il n’y a pas de «combat final», juste une série de luttes de «guérilla» sur différents fronts. C’est pourquoi l’anarchisme n’est pas un mouvement historique, échoué ou non, mais une philosophie sociale (ou socialiste) cohérente, qui émerge encore et encore. Il est essentiel de faire comprendre aux gens qu’il s’agit d’une alternative importante à la vie, pour laquelle des solutions doivent être constamment recherchées dans le type de société dans lequel nous nous trouvons.

 

 

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