Confédération Nationale du Travail (CNT)

Milices anarchistes

Confédération Nationale du Travail (CNT)

De la fondation au début des années 1930, l’ organisation ouvrière espagnole continuatrice de la vieille Fédération régionale [de l’AIT]. Cette dernière, sous différents sigles, avait survécu depuis 1870, en dépit des péripéties de la répression. La CNT poursuit la tradition de l’aile bakouniniste de la première Internationale. C’est un mouvement ouvrier orienté qui a pour but le renversement aussi bien du système capitaliste que de toute forme d’État, qui aspire à la transformation de la société actuelle en un socialisme intégral, sans transiger sur les formules autoritaires bourgeoisies ni sur la prétendue dictature du prolétariat proposé par les écoles socialistes autoritaires. La CNT fut fondée à Barcelone en 1910, durant le congrès de l’organisation Solidaridad Obrera, qui s’était reconnue limitée lors de la critique des événement de 1909, durement réprimés par le gouvernement d’Antonio Maura et Juan de la Cierva. Ses tactiques de luttes pour les revendications immédiates sont celles du syndicalisme français du début du XX siècle : l’action directe entre les parties en conflit, le boycott, le sabotage, la grève professionnelle et révolutionnaire (grève générale expropriatrice). Le syndicalisme révolutionnaire propose le fédéralisme de ses syndicats et de ses fédérations comme solution fonctionnelle de la société post révolutionnaire La CNT eut à peine le temps de tenir son premier congrès en 1911, qu’elle dut se terrer dans la clandestinité jusqu’à 1914. Lorsque la première guerre mondiale éclata, il y eut dans la Catalogne industrielle une expansion économique due au fait que l’Espagne, qui ne participait pas au conflit, approvisionnait les armées des alliés. Il y eut par voie de conséquence une demande de main d’œuvre non spécialisée, une forte immigration vers la Catalogne et le Pays basque d’ouvriers agricoles. L’incompréhension proverbiale de la bourgeoisie permit que les ouvriers barcelonais, déjà aguerris dans les luttes sociales, forgent leur conscience de classe. L’élément explosif se trouva être le manque de produits alimentaires et la hausse des prix. La pesète en vint à perdre la moitié de son pouvoir d’achat, tandis que les salaires journaliers n’avaient augmenté que de 20 à 40 %. Il y eut des grèves et des agitations pour demander la baisse des prix des denrées plus que pour la hausse des salaires. La CNT fit en 1916 un pacte avec l’UGT [le syndicat dépendant du PS] et les deux centrales lancèrent la grève générale. La bourgeoisie dut céder parfois à cause de cette conjoncture exceptionnelle pour ses intérêts et les grèves victorieuses faisaient que le prestige de l’organisation montait vertigineusement. Sous l’égide de la CNT et de l’UGT, une grève révolutionnaire éclata en août 1917. En 1917 tous les groupes politiques de gauches, poussés par les événements sensationnels qui s’étaient produit en Russie, croyaient complètement à une influence révolutionnaire sur l’armée espagnole. Le gouvernement fit échouer, très habilement, une assemblée de parlementaires qui étaient allé semer l’insubordination à Barcelone. Il domina la fronde militaire avec des promesses de satisfaction de leurs demandes et il provoqua autant et quand il le voulut la grève générale révolutionnaire que devaient déclencher les cheminots secondés par la CNT et l’UGT. Les militaires rebelles renouvelèrent leur attitude de discipline en mitraillant les travailleurs. En 1918, la CNT réorganisait sa structure avec l’innovation qu’étaient les « syndicats uniques » , nouvelle formule de regroupement industriel. Mais subitement on passa à une économie d’après-guerre, sans avoir de base solide. La crise commença à se faire jour. De sérieux conflits apparurent contre l’oligarchie industrielle, en faveur alors d’une intransigeance atroce. En 1919, la CNT prend de l’importance, passant de 800.000 à un million d’adhérents. L’UGT n’en contrôlait que quelques 300.000. Une grande démonstration de force et d’organisation a été le conflit à l’entreprise « Canadiense » (Riegos y Fuerza del Ebro), puissante compagnie hydroélectrique où le syndicat unique fut mis à l’épreuve. La bourgeoisie allait prendre sa revanche avec la déclaration d’un vaste lock-out fin 1918. La grève avait duré 44 jours paralysant 70 % de l’industrie de la province de Barcelone. Le lock-out fut de 10 semaines et toucha 200.000 travailleurs. Cette offensive patronale avait choisi le moment de la dépression économique pour concentrer contre l’organisation ouvrière toutes les forces réactionnaires de Catalogne. La bourgeoisie industrielle s’était organisée à son tour en une sorte de « syndicat unique » : la Fédération patronale, qui nommait et limogeait les préfets [gobernadores civiles]. Deux de ces préfets, créatures de la Fédération patronale furent le comte Salvatierra et le général Martínez Anido. Ce dernier devint une sorte de vice-roi de 1920 à 1922, car c’est sous ses ordres qu’eut lieu la répression anti ouvrière la plus féroce dans l’histoire sociale espagnole. Les militants ouvriers les plus connus étaient débusqués à chaque coin de rues par des tueurs à gage payés par le patronat. Tous les jours les « actions » de ces « pistoleros » nourrissaient la chronique barcelonaise des homicides. Ces criminels étendaient parfois leur rayon d’action au reste de la région catalane, en Aragon et à Valence. L’assassinat atteignit le comble de la perfection avec la prétendue « loi de fuite », procédé qui consistait à ce que dès l’aube on sorte certains prisonniers de prison sous le prétexte de les libérer. En allant à leur domicile ils étaient criblés de balles par des tueurs postés à chaque coin de rues. Les attentats se faisaient aussi en plein jour, vu l’impunité dont jouissaient les agresseurs munis de laissez-passer officiels qui les protégeaient. Les cénétistes se défendaient courageusement, en rendant parfois coup pour coup. Ils tuèrent le policier Bravo Portillo, qui avait organisé l’assassinat du fameux militant confédéral Pablo Sabater. L’ex préfet le comte Salvatierra paya également ses crimes, tout comme le président du Conseil des ministres Eduardo Dato , qui avait nommé le monstre Martínez Anido comme vice-roi de la potence et du couteau. Mais le tribut de sang fut énorme du côté de la CNT : c’est par centaines qu’on peut énumérer ses victimes. Les pertes les plus sensibles ont été celles de Salvador Seguí et Evelio Boal, deux secrétaires régionaux de Catalogne de grande valeur. En 1923 il y eut un coup d’État militaire suivi de l’installation de la dictature du général Primo de Rivera. Cet événement fermait un nouveau chapitre de l’histoire de la CNT. Dans cette étape, Evelio Boal et Salvador Seguí occupent une place de premier plan : le premier ayant un grand talent d’organisateur, le second, l’un des meilleurs tribuns du mouvement ouvrier. Ángel Pestaña, également orateur, du groupe des militants tenaces, avait fait un voyage en Russie en 1920, mandaté par l’Organisation. Il assista au second congrès de l’Internationale communiste où fut fondée l’Internationale Syndicale Rouge. Son rapport, très pessimiste quant au miracle rouge, eut pour effet que la CNT retire son adhésion conditionnelle du congrès de 1919 à la politique de Moscou. D’autres militants de premier plan se présentaient, Eusebio C. Carbó, écrivain et polémiste ; Manuel Buenacasa, le premier des historiens de cette période ; Felipe Alaiz, le premier des écrivains ; Elías García, poète et homme d’action ; Ramón Acín, professeur [d’arts plastiques] du lycée de Huesca, et Pedro Vallina, médecins des démunis et conspirateur tenace, avec son vieux maître Fermín Salvochea. Après des manifestations publiques, la CNT fut une nouvelle fois condamnée à la clandestinité. La dictature s’empressa de fermer ses locaux et de supprimer sa presse, d’emprisonner ses militants, dont beaucoup émigrèrent en France. Le gouvernement ne leva l’état de guerre qu’en mai 1925. Et immédiatement les hostilités reprirent dans les hautes sphères politiques. Les militants confédéraux avaient commencé également le combat, avec des incursions à travers les Pyrénées pour tuer le bourreau de Barcelone, comme représailles contre ses exécutions, et ils avaient tenté un assaut contre la caserne d’Atarazanas. Ces exploits causèrent des peines de mort et de nombreuses condamnations au bagne. En 1926, il y eut une tentative d’enlèvement du roi Alfonso XII, par Durruti, Jover et Francisco Ascaso. Ce dernier était poursuivi pour l’attentat qui entraîna la mort de l’évêque de Saragosse, le cardinal Soldevila (réponse, semble-t-il, à l’assassinat de Salvador Seguí). En Espagne et à l’étranger, les militants confédéraux intervinrent dans un cycle de conspirations avec les politiciens et les militaires aigris. Différentes actions eurent lieu, comme le complot de Sánchez Guerra (monarchiste libéral), celui de la ville de Prats de Molló, organisé par le leader séparatiste catalan Francisco Macía, et la fameuse de la « nuit de la Saint Jean ».La CNT intervint dans toutes ces actions, tout comme dans les contacts pris auprès du fameux scientifique Ramón y Cajal , afin de lui proposer la présidence de la république, que l’on pensait instaurer. Une série de grèves « spontanées » contre « l’impôt en utilités » fut l’œuvre de la CNT chez les ouvriers du textile et les briquetiers en 1928. Pendant cette période plusieurs plénums clandestins eurent lieu en pleine montagne. Certains finirent en prison et au bagne. La dictature eut certains égards pour la presse secondaire. On a ainsi put publier « La Revista Blanca » depuis 1923 départ du coup d’État, et par intermittence des périodiques anarchistes comme « El Productor », de Blanes [en Catalogne] et « Redención » d’Alcoy [province d’Alicante]. « Generación Consciente » à Valence fut une publication culturelle de qualité, qui devint ensuite « Estudios ». Le feu sacré confédéral trouva son expression dans un périodique, édité au nord-ouest de la Péninsule « ¡ Despertad ! » de Vigo. Un peu plus tard, il y eut « Acción Social Obrera » de San Fe-liu de Guixols (province de Gérone). À partir de 1929 « Acción », organe officieux du Comité Natio-nal de la CNT, put apparaître, pour devenir à la chute de la dictature le classique « Solidaridad Obre-ra ». La fin de la dictature fut l’antichambre de la république. La fermentation antiroyaliste surgit au grand jour avec de fortes agitations sociales et conspiratrices, qui, du fait qu’elles gravitaient autour de la CNT, donnèrent à son renouveau une vigueur d’apothéose. La proclamation de la République le 14 avril 1931 allait démontrer l’incapacité des nouveaux gouvernants à ne pas tomber dans les mêmes défauts que leurs prédécesseurs. Les hésitations, les complaisances et la temporisation étaient l’ombre qui se cachait derrière les splendeurs de la rhétorique parlementaire. On s’occupait tardivement, mal ou jamais des problèmes vitaux : la réforme agraire et la dignité de la condition ouvrière. Le grand capital et les grands bourgeois, tout comme l’épiscopat, sabotaient impunément le nouveau régime. Et le gouvernement n’avait pas d’autre obsession que de réprimer les manifestations extérieures, matraquant le peuple, imbu d’une interprétation faussée de l’ordre public à travers les fusils de la garde civile. Le divorce entre le peuple et la République se produisit après une courte lune de miel .

Espagne1936

 De la République à la guerre civile Les hostilités entre la CNT et le gouvernement républicain commencèrent par une grève contre l’entreprise téléphonique nationale (un monopole concédé par la dictature). Le conflit fut compliqué par la présence de Largo Caballero à la tête du ministère du Travail. Largo Caballero était en même temps le secrétaire général de l’UGT. La CNT commençait à faire des manifestations à Madrid devant la Maison du Peuple socialiste. La grève de la Telefónica devenait une opération stratégique pour l’hégémonie syndicale. La grève fut déclarée illégale et poursuivie par la force publique sous prétexte du refus de la CNT des jurys mixtes. La CNT ne pouvait accepter ces organismes d’arbitrages pour deux raisons : d’abord parce que les accepter impliquait de renoncer à ses tactiques d’action directe traditionnelles ; ensuite parce que les jurys mixtes étaient les fameux Comités Paritaires, avec un autre nom. Les Comités Paritaires avaient été introduits en Espagne par la dictature après un voyage de la famille royale et du dictateur au paradis fasciste de Mussolini. Le ministre Aunós les mit en pratique pour en finir d’un point de vue fasciste avec « la lutte de classes ». Tandis que la CNT combattait les Comités Paritaires, l’UGT les acceptait et, qui plus est, envoya Largo Caballero au Conseil d’État de la dictature. Le conflit de la Telefónica devint une bataille de Largo Caballero contre la CNT par garde civile interposée. Mais les résultats furent complètement opposés à ce qui était attendus. La CNT augmentait en agressivité au rythme de la répression qui lui était destinés. En février 1932 il y eut une insurrection anarchiste dans le bassin minier du Haut Llobregat. Le gouvernement répliqua en déportant au Sahara espagnol une charrette de cénétistes. En signe de protestation il y eut un autre soulèvement armé dans la ville importante de Tarrasa. Les tribunaux militaires imposèrent des peines sévères aux insurgés. Une autre escalade apparut avec le mouvement révolutionnaire de janvier 1933, qui eut des répercussions en Catalogne, dans le Levant et en Andalousie. C’est là-bas qu’il y eut le bûcher de Casas Viejas. Les gardes d’Assaut assiégèrent la baraque d’une famille anarchiste y mirent le feu et attendirent que les cendres refroidissent. Ce crime froidement prémédité, induit par le gouvernement, remplit de stupeur l’opinion publique. Les partis de droite l’exploitèrent à des fins électorales. Et lorsqu’en novembre de la même année, des élections générales furent annoncées, la CNT lança une campagne anti-électorale de grande envergure qui acheva la défaite des partis de gauche. Mais les militants confédéraux, qui avaient prévu les conséquences de leur boycott électoral, déclenchèrent immédiatement un mouvement insurrectionnel qui se proposait d’instaurer le communisme libertaire dans toute la Péninsule. C’est uniquement en Aragon que la bataille fut assez forte. La Catalogne, le Levant et l’Andalousie, encore usés par les efforts de janvier, et leurs militants les plus combatifs étant encore dans les bagnes, ne purent tenir leur engagement. Dans le reste de la Péninsule il n’y eut pas d’actions importantes. Les blessures réciproques entraîneront une rupture qui n’en finissait pas entre socialistes et anarchistes, pas même la veille de la révolution aux Asturies en 1934. Un grand militant de la CNT (V. Orobón Fernández) essaya en vain de couper le nœud gordien de l’incompréhension en proposant tout un plan stratégique d’alliance ouvrière révolutionnaire. Les ouvertures que fit Largo Caballero, après la défaite électorale de 1933, et les événements révolutionnaires d’octobre 1934, étaient interprétés par la majorité des cénétistes comme nostalgie du pouvoir ou opportunisme politique. La vérité est que la direction socialiste ne fit jamais une ouverture en règle. L’union révolutionnaire réalisée aux Asturies était une entente de type régionale. En Catalogne, l’hégémonie politique de la Lliga regionalista avait été supplantée par celle d’un autre parti, l’Esquerra Republicana de Catalunya (gauche républicaine de Catalogne), dont le mentor était le vieux séparatiste Francisco Maciá. Après sa mort, Luis Companys le remplaça, et lorsque le statut autonomique fut accordé à la Catalogne, il prétendit faire de la CNT une organisation officieuse. Et comme il n’y arrivait pas, il en fit la cible de ses persécutions. L’Esquerra dut se contenter d’être la protectrice de la petite bourgeoisie industrielle et agraire. Il y avait donc un accord entre le gouvernement central et le gouvernement autonomique dans leur politique de répression contre le mouvement confédéral et anarchiste, qui ne voulait pas abandonner sa personnalité. Dès qu’une grève se déclarait, elle était déclarée illégale. Sous prétexte de garantir la liberté du travail, la force publique stimulait la présence des briseurs de grèves. Le choc était inévitable, avec son bilan de blessés, de morts et d’inculpés. La CNT devait contre-attaquer sur deux fronts : contre les polices des deux gouvernements, qui loin d’arriver à la dominer, la renforçaient en faisant apparaître les tendances les plus extrémistes. Les modérés ou les réalistes étaient écartés des responsabilités confédérales. C’est alors que surgit la crise des Trente. Trente militants, dont Peiró et Pestaña, lancèrent un manifeste pour dénoncer les excès de la tendance extrémiste. Les dissidents furent vaincus. Il y avait parmi eux des éléments réformistes, des transfuges en puissance et aussi des camarades influents, qui auraient peut-être joué un rôle modérateur entre les deux extrêmes. La suprématie du seul secteur d’extrême gauche entraîna dans la CNT une dangereuse situation de déséquilibre, au milieu d’un panorama international enclin au fascisme. Au moment de la crise révolutionnaire de 1934, la CNT se trouva en face d’une situation paradoxale. Ceux que l’on pourrait appeler ses alliés naturels (l’UGT) étaient unis aux gouvernants de Catalogne, qui étaient, comme on l’a vu, les ennemis les plus acharnés de la CNT. Le 6 octobre le gouvernement catalan fit un soulèvement armé contre celui de Madrid, et sa première mesure fut de fermer les syndicats de la CNT, d’attaquer à main armée la rédaction et les ateliers de « Solidaridad Obrera », et de mettre en prison tous les militants importants qu’il put faire arrêter. Parmi eux figurait Buenaventura Durruti. Sans la force et les masses aguerries de la CNT, l’espoir de l’insurrection du catalanisme fut vaincu en quelques heures par les compagnies de l’armée. Une fois dominée facilement la parade des troupes de la Généralité , qui jetèrent leurs armes sans à peine en faire usage, au bruit de quelques coups de canons de projectiles sans détonateur ; une fois neutralisée la CNT catalane, l’UGT du reste de l’Espagne, pusillanime, n’alla au-delà, quand ce fut le cas, d’une grève générale pacifique, les révolutionnaires asturiens, socialistes et anarchistes , étaient à la merci des régiments du Tercio [légion étrangère.] et des troupes régulières de la zone marocaine. La répression fut épouvantable. Et tout comme la sauvagerie commise à Casas Viejas avait entraîné la perte du gouvernement des républicains et des socialistes, le génocide anti-ouvrier aux Asturies fut la fin de l’équipe des « deux années noires ». Le 16 février 1936, les partis de gauche revenaient au pouvoir grâce à une nouvelle victoire électorale. La CNT, cette fois, ferma les yeux devant le miracle des urnes. 30.000 prisonniers, ouvriers pour la plupart et de nombreux confédéraux, attendaient leur liberté de l’humeur du corps électoral. Durant cette période, des influences furent exercées surtout, de fait de leur ascendant sur les masses, par García Oliver, Francisco Ascaso, et Buenaventura Durruti, tous les trois des agitateurs révolutionnaires ; par le médecin Isaac Puente, divulgateur du communisme libertaire ; Federica Montseny ; écrivain vigoureux et bon orateur ; José María Martínez et Acracio Bartolomé des Asturies, disciples d’Eleuretio Quintanilla ; le Galicien José Valverde et l’habitant de Cadix Vicente Ballester. Au-dessus de tous, il faut placer Valeriano Orobón Fernández, écrivain excellent, conférencier important, très cultivé et documenté sur le contexte international. Juan Peiró, encore que formé dans la génération précédente, aurait pu apporter tout son talent à la CNT de la République, s’il n’était pas resté obscur parmi les Trente. Mais on aurait tort de supposer que la CNT se réduisait à cette douzaine de personnes de grand prestige. La vraie richesse en militants était la source d’anonymes qui écrivaient à peine et s’exprimaient maladroitement. Placés entre la masse d’alluvions d’adhérents et les élites remarquables, ils portaient le poids de l’Organisation à la base, en contact direct avec les usines, alternant leur apostolat syndicaliste avec leur qualité de techniciens professionnels. Ils organisaient et ils fourmillaient dans les sections techniques. Ils étudiaient et ils présentaient les revendications. Ils soutenaient les conflits avec vigueur, en payant de leur vie. C’étaient eux qui donnaient l’exemple du sacrifice et de l’austérité. Ces militants moyens, échelonnés en générations progressives, constituaient de par leur importance la grande réserve d’énergies de l’Organisation, même s’ils se risquaient trop. Quand les syndicats étaient fermés par les autorités, l’action continuait souterrainement grâce à ce fourmillement insaisissable pour les services de police.

Espagne 1936La guerre civile En juillet 1936 ce fut le coup d’État militaire que la CNT elle-même n’avait pas cessé de pronostiquer dans des documents qui sont entrés dans l’histoire. Le coup surprit les membres du gouvernement républicain pris dans une nouvelle vague de répression antiouvrière. Depuis la chute du gouvernement des « deux années noires », les extrémistes du parti socialiste avaient éteint la mèche de la révolution, tandis que le bloc de droite, qui avait reçu en pleine figure le coup des Asturies, préparait le sien. La CNT atteint le point culminant de sa popularité pendant la bataille de rues, surtout à Barcelone. La victoire des anarchistes barcelonais sur l’armée galvanisa l’esprit antifasciste dans le centre de la Péninsule, plus de la moitié de l’Espagne put être sauvée. Mais les pertes de Saragosse et de Séville furent fatales. La vigueur de la CNT fut freinée par une stratégie absurdement localiste. Encore que l’Espagne soit connue comme à l’origine de la guérilla, dans toutes les tentatives insurrectionnelles de l’anarchisme des années 30, la révolution n’était tentée que dans le périmètre des villes et des villages. La révolution était considérée comme ayant échouée lorsque les forces du gouvernement délogeaient les révoltés des rues et des places. Pendant les premiers jours de la guerre civile, une guérilla active et bien entraînée aurait disloqué l’armée professionnelle en inclinant autrement le plateau de la balance. Cependant le réflexe de tous les membres des organisations antifascistes, dès qu’ils se sentaient acculés, était de se cacher et de rejoindre le camp ami. Dans les circonstances d’alors, c’était un cadeau offert aux militaires professionnels. En termes tactiques, avec des lignes de résistance et de fronts continus, l’avantage revenait au secteur le plus habile à manœuvrer. Après la bataille épique livrée à Barcelone les 10 et 20 juillet 1936, la CNT, en tant que première force de combat, fut maître virtuellement de la Catalogne. Mais immédiatement elle dut se rendre compte que les plans révolutionnaires de la veille étaient plus ou moins inapplicables, non seulement à cause de l’éclatement de la guerre civile, mais parce que sur le plan politique, face aux autres secteurs antifascistes, elle se reconnaissait minoritaire. Les militants représentants le courant extrémiste furent les premiers à chercher à convaincre le reste de leurs camarades de la nécessité de la collaboration avec les autres secteurs politiques, y compris les communistes. Ce principe de collaboration devait les amener, avec l’épisode défavorable de la guerre, à une abdication pure et simple des vieux principes libertaires. Avant la fin de l’année 1936, la CNT faisait partie du gouvernement central et de la Généralité de Catalogne, ainsi que de tous les organismes gouvernementaux. En contrepartie, à l’initiative des militants et des travailleurs de la base, il y eut la réalisation d’un intense travail de collectivisation d’entreprises industrielles et agricoles, avec leurs services d’échanges, leur transport, leurs coopératives de consommation, leurs services de statistiques et leurs fédérations. Il y eut des cas de socialisation très efficace dans l’industrie du bois et la panification de Barcelone. Un autre fait très important fut la création du Conseil régional des Asturies qui, avec la Généralité de Catalogne et le gouvernement autonome basque donnèrent à l’Espagne républicaine un certain caractère fédéraliste. La contre-révolution se manifesta aussitôt que l’État central, muni de la caution donnée au gouvernement par l’entrée de la CNT, récupéra tous les ressorts stratégiques traditionnels. Une fois incorporées les milices révolutionnaires dans l’armée régulières, après la dissolution ou l’officialisation des organismes armés d’origine populaire dans l’Espagne républicaine, l’État unique et indivisible se consacra systématiquement au démantèlement des réalisations révolutionnaires économiques et culturelles, et au désarmement général. La réaction des militants révolutionnaires contre cette offensive totalitaire entraîna de violents affrontements avec la force publique envoyée à cet effet par le gouvernement. Le choc le plus spectaculaire eut lieu à Barcelone au début de mai 1937. Durant plusieurs jours des batailles sanglantes se déroulèrent entre les forces officielles et les militants confédéraux armés. Les opposants à la révolution étaient principalement le parti communiste, qui avaient subi un processus de croissance éléphantesque sous le parapluie de l’aide matérielle payée en argent espagnol accordé à la République par le gouvernement soviétique. Pendant ces événements les anarchistes montrèrent à nouveau leur habileté dans le combat de barricades, secondés par le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, cruellement persécuté par les staliniens. Mais les ministres de la CNT imposèrent un cesser e feu, en convainquant les camarades sur les barricades de la nécessité de se retirer pour laisser la rue à une colonne de forces du gouvernement central. Il n’est pas clair qu’on aurait évité alors un écroulement du front d’Aragon [si les détachements confédéraux en route vers Barcelone y étaient arrivés]. Sans la poussée vers l’apaisement de la direction confédérale, on serait peut-être arrivé à un compromis honorable où la CNT aurait retrouvé le droit au respect. Il est indubitable que le cesser le feu était un acte de reddition des forces révolutionnaires, après lequel la victoire en soi dans le conflit perdait toute émotion pour les éléments les plus combatifs. La conséquence immédiate des faits dramatiques de mai 1937 fut la crise du gouvernement de la République provoquée par les communistes pour se débarrasser de Largo Caballero (qui ne se pliait pas aux exigences sectaires des Russes) et des quatre ministres confédéraux, qui voyaient ainsi récompensés leurs bons offices. Il s’ensuivit des attaques contre les collectivités paysannes d’Aragon effectuées par des forces régulières de l’armée commandées par des officiers communistes de haut rang, ainsi que toute une série d’entraves au développement de l’autogestion industrielle. En même temps l’État central, dans son rôle d’absorption, procédait à la destitution du Conseil d’Aragon et à la réduction des attributions des régimes autonomiques basque et catalan. La marche galopante absolutiste du gouvernement central, dominé par les communistes et les socialistes communisants, fut un peu freinée par les opérations militaires catastrophiques pour la République. Dans le but de protéger Madrid, le haut commandement républicain attira à plusieurs reprises l’ennemi vers la Catalogne. Cette région était traumatisée par le développement du climat politique et par le grand désastre militaire du printemps 1938. La malheureuse opération de l’Ébre lors de l’été la même année décida l’ennemi à assener un coup définitif contre cet important bastion, qui s’écroula plus facilement que prévu. La frontière catalane et le port de Barcelone étant inaccessibles, l’isolement de la zone centrale la condamnait définitivement. Dans le Centre, les militaires professionnels non politisés sortirent de leur mutisme, et d’autres se joignirent à eux, en déchirant leurs cartes du PC. La CNT du Centre fut le grand centre de ralliement de cette transfiguration dramatique. Mais avec ce bastion coincé entre les troupes ennemies, ivres de victoires, et la mer, on ne pouvait s’attendre à des miracles. La CNT fut à l’origine du pronuncia-miento de ce qu’on a appelé la junte de Casado et elle intervint de façon décisive dans la bataille fratricide contre les communistes qui jusqu’au dernier moment défendirent la stratégie catastrophique de Staline mise en place par le gouvernement fantoche de Negrín. Un ministre confédéral, Segundo Blanco, lia son sort tristement à celui de l’équipe de ce politicien aventurier. La lutte épique de la République contre les militaires factieux semblait prédestinée à finir en une guerre civile dans la guerre civile. Ce qu’on avait voulu éviter en mai 1937 arriva en mars 1939. La seule différence était qu’en mai toutes les possibilités d’arriver à une solution étaient intactes. En mars, après le triomphe de la junte sur la cour ambulante de Negrín, tout dépendait d’un trait de générosité vraiment humain du vainqueur franquiste. Ce ne fut pas le cas et il n’y en eut pas. L’histoire de la répression franquiste après les opérations militaires a constitué un vrai génocide à cause du non-respect des normes internationales envers les prisonniers de guerre et de l’institution de la délation et de la revanche impitoyable comme système. Et ce le fut, évidemment, avec l’appui du plus sombre fanatisme des hiérarchies de l’Église catholique (qui croyait ainsi envoyer des diables en enfer), dont le principe était l’annihilation physique de la moitié de l’Espagne pour que l’autre puisse vivre.

 La CNT dans l’exil L’histoire de la CNT de l’exil commence dans les camps de concentration de France et d’Afrique du Nord pour ceux des confédérés qui avaient pu traverser la mer ou les frontières. C’est seulement un groupe infime qui réussit à s’installer en Angleterre et quelques milliers en Amérique Latine la veille de la seconde guerre mondiale et de l’occupation allemande de la France. Les représentants de la CNT, de la FAI et des Jeunesses Libertaires y avaient constitué un organisme commun appelé Mouvement Libertaire Espagnol, dotée d’un Conseil Général. Ce dernier s’était donné pour mission de maintenir des contacts avec les organismes républicains officiels également en exil, avec les masses d’internés dans les camps de concentration et, éventuellement, avec les camarades qui étaient restés en Espagne, dans l’intérieur. De dix à quinze mille réfugiés de tous les partis et de toutes les organisations avaient pu se rendre en Amérique Latine, principalement au Mexique, au Chili et à Saint Domingue. Les confédéraux, vu leur importance numérique, furent les moins favorisés à cause des basses besognes des agents communistes La grande masse dut faire face à la tragédie qui s’était abattue sur l’Europe et la France en particulier. Si l’occupation militaire du pays par les Allemands et le besoin de main d’œuvre entraîna au début la libération des internés, par la suite, lorsque la résistance s’organisa contre l’envahisseur, les conséquences de la répression furent brutales. Sur la participation des confédéraux aux activités de la résistance française certaines choses ont été écrites, mais il reste à faire un travail exhaustif. Juan Peiró fut victime de la Gestapo, livré à l’Espagne et fusillé à Valence, tout comme le républicain Companys et les socialistes Zugazagoitia, Cruz Salido et d’autres. Parmi les 20.000 Espagnols qui laissèrent leur vie dans les sinistres camps de déportation en Allemagne, le tribut de la CNT a été considérable. La CNT en tant qu’organisation a presque toujours existé, dans les camps de concentration français et aussi dans les cimetières vivants nazis. En pleine occupation allemande, le contact physique avec la CNT de l’Intérieur fut établi par des groupes suicidaires qui traversaient les Pyrénées clandestinement entre une double rangée à la frontière de limiers nazis et franquistes. Ces mêmes groupes, appartenant à la résistance française, rendirent des services intéressants aux états-majors alliés. Après l’occupation militaire de la France, les premiers efforts sérieux de réorganisation se firent dans le Massif Central a partir de 1943. À l’avènement de la libération du pays, la CNT redevint l’organisation majoritaire de l’exil et elle dut tenir tête à ses redoutables adversaires communistes qui, soutenus par un stalinisme exultant par l’intermédiaire du PCF, aspiraient à embrigader sous sa tutelle toutes les forces de l’exil dans un organisme appelé l’Union Nationale. La CNT de la libération comptait, rien qu’en France, plus de 30.000 affiliés. En Angleterre et en Afrique du Nord des noyaux ou des sous-délégations de la CNT persistaient, ainsi qu’au Mexique, à Saint Domingue et au Chili, à Cuba, aux États-Unis, au Canada, au Venezuela, à Panama, au Costa Rica, en Équateur, en Bolivie, en Argentine, en Uruguay, au Brésil et même aux antipodes en Australie. C’est au Mexique que sortit le premier périodique de l’exil « Solidaridad Obrera », vers 1943. L’hebdomadaire « Cultura Proletaria » de New York, avec un long passé sur le nouveau continent, assura les besoins de contact et de solidarité dès la défaite militaire de la République. Beaucoup plus tard il commença à y avoir en France une presse clandestine et dans la foulée « Ruta » des Jeunesses Libertaires, « Exilio », avant que ne s’imposent les hebdomadaires « CNT », à Toulouse, organe du Comité National, « Solidaridad Obrera », porte-parole de la fédération régionale parisienne, et « Libertad » de Grande Bretagne. L’Afrique du Nord eut aussi sa « Solidaridad Obrera ». La première revue à paraître a sans doute été publiée à Buenos Aires, « Ti-món » dirigée par D. A. de Santillán. Puis suivirent « Estudios Sociales », au Mexique, à partir de 1943, dirigée par José Viadiu ; en France « Tiempos Nuevos », avec A. García Birlán ; « Universo » de Federica Montseny ; « Inquietudes » de Benito Milla et « Cenit » à partir de 1951 ; « Presencia », de la nouvelle vague de jeunes (à Paris), eut une existence éphémère. Il faut ajouter « Ruta », de Caracas, à partir de 1962 L’œuvre imprimée proprement dite représente un volume incalculable. Outre la réédition de tous les œuvres classiques, mineures et de certaines fondamentales, des camarades en Argentine, au Mexi-que et en France entreprirent des projets assez ambitieux. Jusqu’à aujourd’hui, on a en particulier deux éditions de « El Proletariado Militante » d’Anselmo Lorenzo, « La CNT en la revolución española » (trois tomes) de José Peirats ; « Contribución a la historia del movimiento obrero español », de D. A. de Santillán (à compte d’auteur, semble-t’il), entre autres. Une mention à part mérite le travail d’édition du groupe « Tierra y Libertad », de México, qui publie le périodique homonyme et son supplément sous forme de revue. On peut ajouter les titres déjà consacrés en Espagne, ceux qui commençaient à y être connus et ceux qui se sont révélés en exil. En mai 1945, la CNT de France tint son premier congrès à Paris. Les militants avaient commencé à se diviser en deux courants bien définis : les partisans de la continuité de la ligne gouvernementale tracée en Espagne, vu que les circonstances qui l’avaient déterminée persistaient (position minoritaire en exil, mais majoritaire chez les militants qui s’exprimaient à l’Intérieur), et ceux qui pensaient que la CNT devait revenir à la fidélité de ses principes traditionnels (tendance de l’immense majorité des militants de l’exil). Pour le congrès de Paris, les activistes des deux tendances intervenaient pour conserver ou gagner des positions. Dans le groupe classique on trouvait les branches non moins classiques de la CNT, la FAI, les FIJL [Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires] qui théoriquement étaient organisées séparément, tout en acceptant une représentation commune dans la CNT. Le nom adopté par cette dernière (Mouvement Libertaire Espagnol-CNT en France) exprime très clairement cette nouvelle formule. Après le congrès de 1945, la division se renforce. Le Comité National fonctionnant en Espagne décide autoritairement, ignorant volontairement les répercussions de sa décision, de nommer des ministres dans le gouvernement républicain en exil qui vient d’être constitué. Une grande controverse éclate entre la tendance classique, qui a assumé la direction organique au Congrès, et la minorité privée de postes de responsabilité. Cette dernière, présentant comme cheval de bataille le fait que l’Organisation est surtout en Espagne et s’exprime par la voix du Comité Nationale, fait sécession en automne 1945. Deux organisations se forment en exil : MLE-CNT et CNT-MLE. L’organe de cette dernière est l’hebdomadaire « España Libre ». Au Mexique, le même courant va développer en Amérique un travail d’édition d’une certaine importance qui aboutit en 1962 à la sortie de la revue « Comunidad Ibérica ». Le MLE-CNT en France organisa en 1949 sa seconde Conférence Intercontinentale (la première avait eu lieu au printemps 1947) à Toulouse. Il prit alors le nom de Confédération Nationale du Travail d’Espagne en Exil. La nouvelle structure faisait des vieilles régions des interdépartementales ou des sections. Chaque sous-délégation de l’Extérieur devint un noyau dépendant du secrétariat inter-continental, dont le siège est à Toulouse. En Espagne, avec la victoire alliée en 1945, le régime resta un certain temps à l’expectative. L’Allemagne et l’Italie, maintenant vaincues, avaient été à tout moment un soutien de Franco. La CNT profita de cette hésitation pour entreprendre une réorganisation, surtout en Catalogne. Mais la scission confédérale, qui se fit en sens contraire à l’Intérieur, entraîna une perte de temps précieux en luttes qui allaient au-delà des discussions byzantines. D’une part et de l’autre des Pyrénées, il y eut le même manque de considération pour les minorités, le même manque de bon sens vis à vis du temps et des occasions à saisir. Entre-temps, la raison d’État des puissances occidentales, se fondant hypocritement sur la guerre froide, les poussa à jouer la carte de Franco, en choisissant un État fort et fortement anti-communiste plutôt que les forces désunies qu’offrait l’opposition anti-franquiste dans et hors d’Espagne. Le franquisme n’attendit pas davantage pour déclencher la seconde vague de répression. La première avait commencé immédiatement après la fin des opérations militaires en mars 1939. La seconde détruisit la structure fragile de la réorganisation intérieure. Et elle fut extrêmement dure à cause de l’hostilité continuelle venue de l’Extérieur. Tandis que la CNT de l’Intérieur avait fait le choix de la reconstitution des cadres organiques et des contacts ou de la collaboration avec les autres forces de l’opposition démocratique, la CNT de l’exil, se basant sur une impression exagérée de sa propre force et refusant par voie de conséquence le moindre compromis avec d’autres forces ou partis, se crut dans l’obligation de lancer une attaque frontale violente et solitaire. Les meilleures énergies des jeunes furent brûlées dans ces interférences tactiques et dans un combat aussi inégal. Les bagnes de Franco se remplirent de cadavres vivants. La solution diplomatique du problème espagnol chaque fois plus incertaines allait refroidir l’impétuosité des groupes et montrer l’inutilité des oppositions de fond. Au début des années 60 un courant vers le rapprochement apparut. Le climat de réunification porta ses fruits en 1961. Mais les ressentiments allaient s’avérer plus forts en termes émotionnels que la capacité d’analyse en termes objectifs. Un certain processus de vieillissement, l’érosion venant d’un quart de siècle à l’écart d’un milieu propice, l’amputation brutale par le franquisme des éléments les plus combatifs, l’absence de générations de rechange, tout cela produisit une usure intellectuelle chez les minorités avancées, et à la base chez les affiliés, une soumission totale aux consignes bureaucratiques. Il y eut par intermittence de courtes réactions contre la vieille garde par des promotions réduites pas tellement jeunes, qui se sont soldés par des exacerbations aveugles des vieux militants, qui, en liquidant en leur faveur cette fronde avec une furie démesurée, frustrèrent sans doute la dernière lueur de régénération cellulaire. Au moment où nous écrivons, un horizon où pointe une nouvelle apparition du mouvement libertaire espagnol repose sur de sérieuses confirmations dans les milieux intellectuels et étudiants, dans le sillage d’une révolution internationale juvénile dont le foyer est dans les universités. Ce qui est une promesse pour le monde vaut également en Espagne, ne serait-ce qu’à cause de la plus grande fertilité de ses sédiments historiques.

Révolution espagnole36

 Conclusions Les trente-trois mois, à peu de jours près, de la durée de la guerre civile, reposait sur un questionnement : faisions-nous la révolution ou faisions-nous la guerre ? En d’autres mots : attaquions-nous ou nous défendions-nous ? Pour beaucoup de gens, même pour certains soi-disant révolutionnaires la question n’avait pas d’autre alternative : le fait épisodique du début des hostilités, de la part évidemment des réactionnaires, servaient leur révolution. Selon ce critère classique, la révolution est une entreprise privée, une sorte de programme avec des délais fixés sans rapport avec les événements et avec le climat existant. L’entreprise privée est le « parti révolutionnaire », qui en est le déterminant absolu. C’est conduit par cette mentalité classiste qu’avaient été lancés en Espagne une série de mouvements révolutionnaires, méprisant ostensiblement les facteurs psychologiques et environnementaux. Le congrès confédéral de Saragosse en fit une critique sévère avec des conclusions non formulées, mais qui restèrent dans les esprits. Les révolutions ne se fabriquent pas, elles ne se font pas sur commande et sur mesure, elles ne sont pas faites par quelques individus mais par tous : c’est le peuple qui les fait et non le Parti. Elles sont le résultat maximal d’un sentiment collectif de dépassement combiné avec une série de faits dans le même temps. Ce que le congrès de Saragosse n’aborda pas, fut élaboré, avec tous ses articles et ses clauses, le 19 juillet. Les minorités, les organisations et les programmes jouent strictement leur rôle. Le reste, c’est le peuple qui le fait. Le sacrifice personnel ne se perd pas cette fois, comme un cri sans écho, dans le désert de l’indifférence. Et c’est de là qu’est sortie la révolution, une des plus grandes révolutions de l’histoire. Seule la postérité saura lui rendre justice. Nous-mêmes, les révolutionnaires nous sommes diminués par l’immensité de cette œuvre. Toutes les imperfections, toutes les faiblesses, toutes les tares sont effacées comme les taches sur le disque solaire, par la magnificence resplendissante des principales réalisations. Jamais l’esprit de transformation de l’homme ne s’était appliqué si à fond. Les classes et les institutions n’avaient jamais senti une secousse si audacieuse et si profonde. La portée des réalisations populaires ne s’était pas élevée si haut, si fermement et si profondément. Personne n’avait fixé la date de maturité de la révolution de juillet. L’éclatement fut la résultante d’une conjonction de faits, de sentiments et de volontés. Pendant le processus, chaque nouvelle secousse approche davantage de l’objectif. Octobre 1934 est déjà une rectification de la précision du tir. La révolution élargit de plus en plus sa base dans la foulée des expériences. L’ennemi a capté ce message alarmant. Le 18 juillet est une sortie désespérée contre le danger. Perfidie ? Déloyauté ? La seule chose évidente c’est la conduite perverse et douteuse des minorités au gouvernement. Franco et ses hordes n’ont jamais caché leurs intentions funestes. Le clergé n’a jamais cessé ses provocations. Les seuls à ne pas se définir, ce sont les différents récits de gouvernants, d’historiens ou de faussaires. L’ennemi joue au tout pour le tout. Il sait parfaitement en quoi consiste l’enjeu. Si ce n’est pas lui qui attaque, la révolution le prendra à la gorge, un jour proche. La révolution a eu la malchance de se produire au pire moment. La lâche attitude des partis politiques espagnols n’était que le reflet de la lâcheté générale de la démocratie internationale, ce qui stimula le déploiement du fascisme. Tout s’unit pour étouffer dans l’œuf le phénomène collectif le plus catégorique. La révolution, enterrée sous une grosse couche de cadavres constamment renouvelés, va germer un jour avec la force des bonnes graines bien traitées. Attendons la fin de l’hiver et la fonte des neiges.

José Peirats (1972)

 

 

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