De la capacité des classes ouvrières

Proudhon

Considéré à juste titre comme le père de l’anarchisme, Proudhon  a laissé une œuvre écrite abondante, dans laquelle des études comme « Qu’est-ce que la propriété ?, Système des contradictions économiques, Manuel du spéculateur boursier, De la justice dans la Révolution et dans l’Église, Du principe fédératif, etc. Nous avons choisi de vous faire découvrir  quelques extraits de son dernier ouvrage, « De la capacité politique des classes ouvrières », car il constitue en quelque sorte son testament politique (Proudhon est mort en 1865).

Il y a dix mois, vous m’aviez demandé ce que je pensais du Manifeste électoral publié par une soixantaine d’ouvriers de la Seine (…). Certes, je me suis réjoui de ce réveil du socialisme : qui donc en France aurait eu plus que moi le droit que moi de s’en réjouir ? Sans doute encore une fois, j’étais d’accord avec vous et avec les Soixante que la classe ouvrière n’est pas représentée et qu’elle a droit de l’être : comment aurais-je pu avoir un autre sentiment ? (…).

Mais de là à participer à des élections qui auraient compromis la conscience démocratique, ses principes et son avenir, je ne me suis pas caché, citoyens, à mon avis il y a un abîme (…).

Il s’agit de démontrer à la démocratie ouvrière que, manquant de conscience de soi et de son idée, elle a donné l’apport de ses suffrages à des gens qui ne la représentaient pas, à quelles conditions un parti entre-t-il dans la vie politique ! ! (…).

En deux mots, la plèbe, qui jusqu’en 1840 n’était rien, qui se distinguait à peine de la bourgeoisie, même si à partir de 1789 elle s’en était séparée de facto et de jure, s’est subitement convertie par sa propre pauvreté et par son opposition à la classe des propriétaires fonciers et d’exploiteurs industriels, dans « quelque chose », tout comme la bourgeoisie de 89 aspire à devenir un tout (…).

La cause des paysans est la même que celle des ouvriers de l’industrie ; la « Marianne » de la campagne est le pendant du « Social » des villes. Leurs adversaires sont les mêmes (…).

C’est l’émancipation complète du travailleur ; c’est l’abolition du salariat (…).

Le problème de la capacité politique dans la classe ouvrière, de même que dans la classe bourgeoise et autrefois dans la noblesse, revient donc à se demander : a) si la classe ouvrière, au point de vue de ses rapports avec la société et avec l’Etat, a acquis conscience d’elle-même ; si, comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise, si elle en sépare ses intérêts, si elle tient à ne plus se confondre avec elle; b) si elle possède une idée, c’est-à-dire si elle s’est créé une notion de sa propre constitution, si elle connaît les lois, conditions et formules de son existence, si elle en prévoit la destinée, la fin ; si elle se comprend elle-même dans ses rapports avec l’Etat, la nation et l’ordre universel ; c) si de cette idée, enfin, la classe ouvrière est en mesure de déduire, pour  l’organisation de la société, des conclusions pratiques qui lui soient propres, et, au cas où le pouvoir, par la déchéance ou la retraite de la bourgeoisie, lui serait dévolu, de créer et de développer un nouvel ordre politique.[…]

Sur le premier point : Oui, les classes ouvrières ont acquis conscience d’elles-mêmes, et nous pouvons assigner la date de cette éclosion, c’est l’année 1848.

Sur le deuxième point : Oui, les classes ouvrières possèdent une idée qui correspond à la conscience qu’elles ont d’elles-mêmes, et qui est en parfait contraste avec l’idée bourgeoise : seulement on peut dire que cette idée ne leur a  encore été révélée que d’une manière incomplète, qu’elles ne l’ont pas poursuivie dans toutes ses conséquences, et n’en ont pas donné le formulaire ;

Sur le troisième point, relatif aux conclusions politiques à tirer de leur idée : Non, les classes laborieuses, sûres d’elles-mêmes, et déjà à moitié éclairées sur les principes qui composent leur foi nouvelle, ne sont pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale conforme, une politique appropriée : témoin leur vote en commun avec la bourgeoisie, témoin les préjugés politiques de toute sorte auxquels elles obéissent.

Nier aujourd’hui cette distinction des deux classes serait plus que nier la scission qui l’a provoquée, et ce n’était en soi qu’une grande iniquité ; ce serait nier l’indépendance industrielle, politique et civile du travailleur, la seule compensation qu’il ait obtenue ; Ce serait affirmer que la liberté et l’égalité de 1789 n’étaient pas faites pour lui ni pour la bourgeoisie (…).

Dès lors, la division de la société moderne en deux classes est flagrante : l’une de salariés et l’autre de propriétaires-capitalistes-entrepreneurs (…).

Tandis que la plèbe ouvrière, ignorante, sans influence, sans crédit, s’élève, affirme, parle de son émancipation, de son avenir, d’une transformation sociale qui doit changer sa condition et émanciper tous les travailleurs du monde ; la bourgeoisie qui est riche, qui possède, qui sait et qui peut, n’a rien à dire sur elle-même, puisqu’elle a quitté son ancien milieu, elle semble manquer de destin et de rôle historique ; elle n’a plus de pensée ni de volonté. Tour à tour révolutionnaire et conservatrice, républicaine, légitimiste, doctrinaire ou modérée ; captivée un instant par les formes représentatives et parlementaires, puis perdant même l’intelligence ; ne sachant aujourd’hui quel système est le vôtre, quel gouvernement vous préférez (…) la bourgeoisie a perdu tout son caractère : elle n’est plus une classe puissante par son nombre, son travail et son génie, qui veut et qui pense, qui produit et qui raisonne et qui gouverne ; c’est une minorité qui trafique, spécule (…).

Que la bourgeoisie le sache ou non, son rôle est terminé ; il ne peut pas aller loin ni renaître (…).

L’une des choses les plus importantes de la démocratie ouvrière, c’est qu’en même temps qu’elle affirme son Droit et qu’elle développe sa « Force », qu’elle élève aussi son « idée », je dirais même plus, qu’elle produise son corps de Doctrine comme elle est (…).

La révolution, en nous démocratisant, nous a lancés sur les chemins de la démocratie industrielle (…).

C’est maintenant à la démocratie ouvrière de s’en occuper. Qu’elle se prononce et, sous la pression de son avis, il faudra que l’État, organe de la société, agisse. Que si la démocratie ouvrière, satisfaite de s’agiter dans ses ateliers, de harceler les bourgeois et de manifester dans des élections inutiles, reste indifférente aux principes de l’économie politique, qui sont ceux de la révolution, elle doit savoir qu’elle manque à ses devoirs et en sera un jour ternie devant la postérité (…).

Ce qui distingue les réformes mutualistes, c’est qu’elles sont à la fois le produit d’une loi stricte et d’une haute sociabilité. Ces réformes consistent à supprimer les impôts de toute nature prélevés sur les travailleurs (…).

Ces associations, qui conserveront peut-être même leurs appellations actuelles, soumises les unes aux autres et au public au devoir de mutualité, imprégnées de l’esprit nouveau, ne pourront plus se comparer à leurs analogues d’aujourd’hui. Elles auront perdu leur caractère égoïste et subversif tout en conservant les avantages particuliers qu’ils tirent de leur puissance économique. Elles seront autant d’Églises particulières au sein de l’Église universelle, capables de se reproduire si elles s’éteignaient ( …)

L’unité n’est indiquée dans la loi que par la promesse que les divers groupes souverains se font entre eux : 1° de se gouverner mutuellement et de traiter avec leurs voisins selon certains principes ; 2° se protéger contre l’ennemi du dehors et la tyrannie du dedans ; 3° de s’entendre sur l’intérêt de leurs fermes et de leurs entreprises respectives, ainsi que de s’entraider dans leurs malheurs (…).

Ainsi, transféré à la sphère politique, ce que nous avons appelé jusqu’ici mutualisme ou garantisme prend le nom de « fédéralisme » (…).

C’est pourquoi on peut aussi dire désormais qu’entre la bourgeoisie capitaliste-propriétaire-entrepreneur et le gouvernement, et la démocratie ouvrière, à tous points de vue, les rôles se sont inversés : ce n’est plus cette dernière qui doit être dénommée « la masse, la multitude, la vile multitude » ; mais ce serait plutôt la première. (…) Ce qui ne pense plus, ce qui est revenu à l’état de populace et de masse indigeste, c’est la classe bourgeoise. (…)

On voit la haute bourgeoisie (après avoir roulé de catastrophe politique en catastrophe politique atteignant le dernier degré de vide intellectuel et moral), comment elle devient une masse qui n’a plus rien d’humain que l’égoïsme et cherche des sauveurs quand pour elle il n’y a plus de salut , présenter une indifférence cynique à travers chaque programme, et, avant d’accepter une transformation inéluctable, invoquer un nouveau déluge sur le pays et sur lui-même (…).

Un peu plus et les classes moyennes, absorbées par la haute concurrence ou ruinées, entreront dans la domesticité féodale ou seront jetées au milieu du prolétariat (…).

La séparation que je recommande est la condition même de la vie. Se distinguer et se définir c’est être; tout comme s’embrouiller et s’absorber, c’est se perdre. La scission, avec une scission légitime, est le seul moyen dont nous disposons pour affirmer notre droit. Et on s’apercevra bientôt que c’est aussi l’arme politique la plus puissante, ainsi que la plus loyale, qui nous ait été donnée aussi bien pour la défense que pour l’attaque (…).

Ainsi, j’en arrive à la conclusion que puisque l’idéal politique et économique poursuivi par la démocratie ouvrière n’est pas celui que la bourgeoisie recherche en vain depuis soixante ans, nous ne pouvons apparaître, non seulement au Parlement lui-même, mais pas même dans l’Opposition; nos paroles ont un sens totalement différent des leurs, et ni les idées, ni les principes, ni les formes de gouvernement, ni les institutions, ni les mœurs ne sont les mêmes (…).

La classe ouvrière, si elle se prend au sérieux, si elle poursuit autre chose qu’un simple fantasme, garde ceci à l’esprit : elle doit d’abord sortir de la tutelle et (…) agir désormais et sous la forme exclusive d’elle-même et pour elle-même (…).

Il faut se rappeler ceci : entre l’égalité ou droit politique et l’égalité ou droit économique il y a une relation intime, de sorte que là où l’un des deux termes est nié, l’autre disparaîtra bientôt (…).

Gwen (56)

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