Anarchisme contre nationalisme

ext - Copie

« J’aime trop mon pays pour être nationaliste »

(Albert  Camus).

La crise financière de 2008 et la pandémie de covid encore inachevée qui a commencé en 2020 portent la précarité et le chômage à des niveaux jamais vus dans le monde occidental (même si la France se targue d’une baisse du chômage importante). Une régression économique et sociale qui, en plus de saper le niveau de vie de la classe ouvrière et de la classe moyenne, sape aussi les fondements de « l’État-providence ». Ce modèle keynésien d’économie mixte qui, avec l’appât d’améliorer les conditions de vie de la population et de créer une classe moyenne puissante dans tous les pays, a été si utile aux gouvernements -en fidèles serviteurs du Capital- pour apprivoiser le peuple après la Seconde Guerre mondiale.

Eh bien, le fait est qu’en raison d’un de ces paradoxes illogiques – bien que trop fréquents – de l’histoire, la frustration face à la baisse de leur niveau de vie – conséquence des politiques d’austérité et des coupes budgétaires appliquées par des gouvernements de droite comme par ceux qui se prétendaient sociaux-démocrates – conduit de larges pans de la classe ouvrière et de la classe moyenne à adhérer aux thèses nationalistes -fortes en matière d’immigration et d’opposition à la mondialisation- de l’extrême droite. Ce nouveau populisme nationaliste « anti-élitiste » qui fait de si bons amis aujourd’hui avec l’autocrate qui a déclenché une confrontation guerrière en Ukraine qui pourrait se terminer par une guerre mondiale nucléaire apocalyptique.

Comment ne pas s’inquiéter d’un paradoxe aussi illogique et ne pas dénoncer les idéologies nationalistes qui le rendent possible en ces moments cruciaux pour l’avenir de l’humanité ? Combien la solidarité mondiale est nécessaire pour éviter le risque existentiel que les crises virales climatiques, environnementales et sanitaires font courir à toute l’espèce humaine !

C’est pourquoi il me semble opportun de reproduire ci-dessous ma contribution à l’ouvrage collectif,  Anarchisme contre nationalisme,  édité par la maison d’édition QUEIMADA en 2018.

Autodétermination et anarchie : souhaits et réalités

Introduction

Ayant accepté de participer au livre (collectif) qu’un groupe de camarades libertaires de différentes régions d’Espagne entendait publier sur « la situation actuelle de l’anarchisme et la confusion du nationalisme », il m’a semblé pertinent de commencer ma contribution en expliquant pourquoi j’ai accepté et je l’ai structuré de manière à répondre globalement aux questions du questionnaire reçu.

Je commence donc par reconnaître -comme le font les camarades de ce groupe- l’existence d’une  » ignorance  » étrange et illogique dans les milieux libertaires quant à la position à adopter aujourd’hui face aux défis nationalistes, et que cette  » ignorance  » contribue à fragiliser « La situation actuelle de l’anarchisme ».  Et c’est pourquoi je considère – pour de nombreuses raisons qui l’expliquent et au-delà de la frustration qu’elle génère et de l’indignation qu’elle peut susciter – que c’est une erreur de l’ignorer ou de la sous-estimer, et irresponsable de ne pas la combattre. Non seulement parce qu’il est contradictoire – en principe – avec ce qui nous définit, mais aussi à cause de ses conséquences désastreuses pour la crédibilité de l’anarchisme et ses performances dans le monde d’aujourd’hui.

 

C’est donc la raison qui m’a fait accepter l’invitation à participer au livre et à considérer comme utile une réaction collective contre un tel « oubli » injustifié, aberrant et inadmissible. En plus de la nécessité d’y faire face – comme l’ont dit récemment certains confrères sur le réseau – avec  « courage, honnêteté et tolérance fraternelle » avec divergence ; mais aussi avec une franchise totale et sans œillères idéologiques ni zigzagues politiques. Non seulement parce que la réalité sociale et politique d’aujourd’hui en Espagne et dans le monde est tellement rétrograde et démobilisante, mais aussi parce que nous sommes confrontés à un système qui s’est avéré très efficace pour maintenir les masses enthousiasmées par les « perspectives » de « changement » à travers du vote et des institutions. Cette illusion pernicieuse qui, jointe à une amnésie historique consciemment stimulée, a permis et permet encore au système capitaliste de consolider et de perpétuer – tant localement que globalement – son hégémonie économique et politique.

Eh bien, qu’on le veuille ou non, le fait est que, malgré toute l’euphorie militante de ces dernières décennies, les leçons des échecs de la social-démocratie et du communisme soviétique ne s’appliquent pas à la réalité quotidienne. Et ce malgré la conscience de l’immense égarement de ces propositions, qui suscitaient tant d’espoir après la défaite du fascisme et la relance au milieu du XXe siècle d’un puissant mouvement pour « l’autodétermination des peuples ». Cette aspiration prometteuse, qui s’est très vite transformée en sophisme en restant sous la tutelle des grandes puissances, et qui n’a cessé de donner naissance à des caricatures grotesques de nations « indépendantes » et à des monstruosités sanglantes de  chefs d’État indépendants à travers le monde.

 

L’aspect le plus grave de cette réalité historique tragique et décourageante n’est pas tant l’amnésie qui existe autour de ces échecs et égarements catastrophiques et répétés, mais plutôt le fait qu’on leur cherche des justifications et qu’on persiste à les considérer comme des alternatives toujours valables. Eh bien, cela encourage une rechute dans l’opportunisme, la démagogie et l’autoritarisme dans les activités politiques du peuple, et entretient, dans son imaginaire social, le délire ontologique du « voter c’est vivre » et la chimère fallacieuse du « changement » par les institutions. Ces leurres qui, avec l’accès à la consommation, fonctionnent si bien aujourd’hui pour que les peuples acceptent avec résignation la soumission au système actuel de domination et d’exploitation.

 

Une soumission – camouflée derrière « l’esprit de compétition » présenté par le capitalisme comme le principe moteur et le but ultime de la coexistence humaine – de plus en plus évidente et résignée, malgré le démantèlement progressif de « l’État providence» et ses conséquences tragiques aujourd’hui visibles pour tous. Un démantèlement cyniquement justifié par la « surcharge » des prestations et un environnement défavorable de revenus en baisse ; mais dont le véritable objectif est de permettre à la nouvelle économie d’avancer sans retenue du côté de la dérégulation sauvage du cadre du travail, afin de créer un modèle d’organisation qui oblige le travailleur à accepter un travail mutant et délocalisé, ou à se résigner à la précarité de l’emploi et avec une protection sociale minimale, insuffisante et de plus en plus chaotique, compte tenu de la réduction drastique du nombre de systèmes publics de santé.

 

Dans de telles conditions, et même si nous n’acceptons pas l’idée de la « fin de l’histoire » et avec elle la « fin de l’espoir », que les adeptes du capitalisme ont voulu nous imposer, comment nier que nous sommes passés d’un monde où il était encore possible de rêver de grandes utopies émancipatrices, à un monde où toute possibilité d’utopie est cantonnée dans l’espace symbolique, politique, culturel et économique du capitalisme ? Et pas seulement à cause de l’attitude agressive, intransigeante, conquérante et immorale du Capital et de l’Etat, mais aussi -il ​​faut bien le reconnaître- à cause du conformisme de la classe ouvrière séduite par le « confort » de la consommation.

Impossible de nier une telle réalité et de ne pas voir où elle nous mène ; car le pire n’est pas cet étrange paradoxe des classes populaires renonçant aux utopies révolutionnaires d’antan, malgré la précarité croissante de leur quotidien, mais le fait -plus troublant encore- de se laisser séduire à nouveau par le populisme nationaliste.

Comment pourrions-nous être aussi aveugles pour ne pas voir comment le monde d’aujourd’hui redevient un terreau pour l’émergence et le développement de « populismes » nationalistes, et que, avec eux, le fascisme est à nouveau une menace dangereuse pour les villes ? Comment ne pas le voir et ne pas voir aussi ses causes ? Et cela malgré la responsabilité évidente des élites dirigeantes. Non seulement ceux de droite mais aussi ceux de gauche, les anciens comme les nouveaux. Car tous se sont soumis aux diktats de la finance et des marchés et ont manifesté le même mépris pour leur peuple. Les amenant à une situation d’abandon et de désespoir telle qu’il n’est pas étonnant qu’ils soient à nouveau des proies faciles pour de nouveaux messies et des idéologies exclusives.

 

Comment est-il possible de ne pas voir la gravité de la situation et, avec un minimum de conscience et de dignité, d’être indifférent et de la justifier avec le cynique « tout n’a pas d’importance » ou « rien ne peut être fixé ?” ? Surtout maintenant, alors que la menace du fascisme est à nouveau précisée dans la moitié de l’Europe, aux États-Unis et dans d’autres pays du monde, nous rappelant que l’heure n’est pas aux demi-mesures et encore moins aux discours rhétoriques. Qu’il faut, plus que jamais, garder à l’esprit la responsabilité de ceux qui ont alimenté la résurgence du fascisme, avec ses politiques et ses mouvements incitant au racisme, à la xénophobie, à la misogynie, à l’homophobie, au totalitarisme et à la violence. Et n’oubliez pas qu’ils l’ont fait pour empêcher le peuple de se battre pour ses droits légitimes, pour mettre fin aux privilèges des élites et étendre, à tous les espaces de la société, la vraie démocratie, l’autogestion et l’égalité.

 

L’histoire se déroule dangereusement sous nos yeux, nous sommant d’affronter résolument le dilemme qui l’anime depuis la division de la société en classes : soit mettre fin au pouvoir de ceux qui nous gouvernent et nous exploitent, construire quelque chose de nouveau dans la clé de la justice et la vraie liberté, ou ce seront eux qui réimposeront les mouvements xénophobes et racistes pour continuer à maintenir les intérêts et les privilèges du Capital. Le dilemme demeure donc : ou socialisme avec liberté ou plus de barbarie.

 

C’est pourquoi, si l’on veut aborder sérieusement « la situation actuelle de l’anarchisme et la confusion face au nationalisme », il m’a semblé nécessaire de commencer ma contribution en insistant sur la prise de conscience de ce qu’est réellement la réalité, puisque c’est la condition pour  pouvoir y faire face et le transformer efficacement. Et c’est aussi pour cette raison que j’ai jugé pertinent de commencer l’analyse du phénomène nationaliste en interrogeant le sens des termes et des concepts utilisés et abusés dans le discours qui le soutient ; il est bien connu que le chaos sémantique est l’une des plus grandes difficultés à comprendre le discours politique.

 

Approche des termes et des concepts

Comme nous le savons, tous les mots ont leur propre sens ; mais le fait est qu’au-delà de ce que le dictionnaire leur attribue littéralement, les mots peuvent avoir plusieurs sens, et, à certaines occasions, ce sens peut être compris de différentes manières, soit en incorporant une composante subjective, soit une connotation qui n’est pas captée par le dictionnaire Et cela dépend de la psychologie ou du positionnement politique de chacun ou du groupe auquel il appartient. L’intentionnalité et le contexte dans lequel ils sont utilisés ont beaucoup à voir avec ce multi-sens des mots, car le langage est un moyen de communication qui nuance les mots en fonction des intérêts et des préjugés subjectifs de ceux qui les utilisent.

Ainsi, la langue, bien qu’elle ne soit ni de gauche ni de droite et permette le développement de différentes pensées et réflexions, est aussi un instrument du Pouvoir pour conditionner notre perception du monde à travers des mots et des concepts philosophiques ou socio-politiques de cour purement autoritaire. N’oublions pas, avec Orwel, que le contrôle de la langue est le patrimoine de l’Etat (démocratique ou totalitaire) pour avoir accès au  logos  du peuple et ainsi pouvoir imposer son commandement.

C’est donc la raison pour laquelle presque tous ces mots cités n’expriment pas les mêmes pensées ou ne provoquent pas les mêmes réflexions et réactions selon le côté du Pouvoir -réellement existant- où se placent ceux qui les prononcent ou les écrivent.

Vraisemblablement, alors, que le chaos politique actuel est lié à cette décomposition du langage et c’est pourquoi les mots n’ont plus de sens, puisqu’ils peuvent signifier une chose et son contraire. Ainsi, par exemple, il est évident que la connotation sociale des mots liberté et égalité n’est pas la même pour un patron que pour un ouvrier, etc. etc. Tout comme l’intérêt du Système à assurer la continuité de cette ambivalence sémantique perverse est aussi évident.

Comment ne pas prendre en compte la perversité morale d’une telle déviation sémantique intentionnelle ? Non seulement pour avoir vidé les mots de leur sens mais aussi pour être utilisés – à droite comme à gauche – comme de simples slogans idéologiques dénués de toute référence à la réalité. Et, face à des égarements aussi néfastes, comment ne pas s’efforcer de restituer aux mots leur sens exact, fondé sur leur origine étymologique, et ne les utiliser que pour exprimer ce sens et pas un autre ?

 

Une telle clarification est donc nécessaire et plus encore si nous voulons aborder objectivement la question de l’autodétermination et de l’anarchie. Ne serait-ce que pour les termes ou concepts qui ont eu plus d’actualité et de poids idéologique dans les affrontements politiques de ces derniers temps dans ces régions…

Pour cette raison, sans entrer dans l’analyse des structures mentales profondes qui incitent les discours politiques à se légitimer idéologiquement avec l’utilisation de tels mots, je procéderai à une brève approximation des trois concepts qui semblent les plus fondamentaux à l’objectif de cette contribution. Tout en précisant que, tant pour ces concepts que pour tous les autres, le sens qu’ils auront dans ce texte sera toujours en rapport avec ma perception libertaire de la coexistence humaine.

 

– « Identités » nationales

Conformément à l’engagement de restituer aux mots leur sens exact en fonction de l’étymologie de chacun d’eux, rappelons que le terme  identité  vient du latin  identitas  et ce de  idem, qui désigne la même chose, et du suffixe abstrait « idad », qui indique la qualité. Autrement dit, du point de vue étymologique, ce mot nous renseigne sur les mêmes qualités ou caractéristiques d’une chose ou d’une personne. Caractéristiques ou qualités qui le rendent unique et, en même temps, différent des autres choses ou personnes. Mais il peut aussi indiquer le regroupement de plusieurs de ces choses ou personnes, sous un même concept ou une même idée, lorsqu’il est accompagné d’un adjectif, comme par exemple dans l’expression « identité nationale ».», très fréquemment utilisé dans le discours politique et notamment dans le discours nationaliste et indépendantiste.

 

Restant dans le domaine de la rhétorique nationaliste et indépendantiste, le problème est qu’au-delà de l’étymologie et du caractère polysémique du terme identité, la notion  de nation, comme celle de  peuple, évoque toujours l’existence d’une communauté homogène d’individus, et que, sauf pour les nationalistes, une telle homogénéité est hautement discutable et discutée. D’où la nécessité d’aborder cette question, « l’identité nationale», avec la plus grande rigueur et clarté, pour détruire les clichés et proposer une approche de la complexité des choses et des faits, au-delà des préjugés. Non seulement parce que les mots façonnent la réalité et que la société s’instaure d’abord dans l’imaginaire, mais aussi parce que les puissants s’en servent pour manipuler les esprits et nous faire agenouiller devant une identité, absolue et indiscutable.

 

Ainsi, si avec Agustín García Calvo nous résistons à accepter la prétention du nationalisme à convertir le « peuple indéfini et ingérable en une idée (les peuples) gérable et soumise au Pouvoir», nous sommes obligés de reconnaître que le terme d’identité induit -dans tous les récits nationalistes- l’affirmation d’un « nous », différent des « autres », de nature excluante, ce qui nous amène à considérer les différences par rapport à la suprématie et à la supériorité . A partir uniquement de considérations idéologiques, politiques ou économiques et de récits historiques qui ne sont pas basés sur l’histoire (recherche) et uniquement sur des mythes et des légendes. Des « différences », qui hormis la justification symbolique, ne tiennent aucunement compte des explications biologiques et physiologiques -du corps humain- ni des connaissances actuelles de l’anthropologie pour définir, invariablement, une identité ethnoculturelle statique et finie à jamais. Qu’ils restent dans la surévaluation ou la dévaluation absolue.

Concrètement, que l’affirmation de l’identité nationale est un principe « réactionnaire » par rapport à celui de l’universalisme, puisqu’il repose sur un principe de différence et, souvent, d’exclusion, pour tous ceux qui, du point de vue de la terre ou le sang, ils n’en font pas partie. Et il en est ainsi pour toutes les « identités » nationales qui s’affrontent actuellement à travers le monde générant des égos patriotiques paranoïaques et fanatiques…

 

- État nation

Dans la rhétorique des nationalismes, le mot « nation » vient après celui d’« identité » et son sens et son usage ont également changé au fil du temps. Selon le dictionnaire étymologique,  « le mot nation vient du latin « natio », dérivé de « nasci » qui signifie « né ».  Et puis il ajoute qu’  » elle s’appliquait d’abord au lieu de naissance puis à une communauté de personnes de même race, langue, institutions et culture qui formaient un seul peuple et se considéraient comme apparentées à distance, d’une origine ou d’une naissance commune « .  » On nous dit aussi que Cicéron utilisait ce terme pour désigner une « horde », une « tribu » ou un « peuple », une «ville » ou une « partie de la ville ». Et plus récemment, le terme de nation devient – avec la Révolution de 1789 – une entité politique et juridique « constituée par l’ensemble des individus qui composent l’État ».

La notion moderne de nation émerge ainsi au XVIIIe siècle et finit par signifier – selon les dictionnaires consultés – plus ou moins ceci : « une communauté politique établie sur un territoire défini et fonctionnant sous l’autorité souveraine d’un État ». Autrement dit, quand on parle aujourd’hui de Nation, on parle aussi d’Etat, et donc les deux termes sont aujourd’hui pratiquement indissociables. Au point que l’expression « Etat-Nation » est devenue un concept fondamental dans le discours politique actuel, en particulier nationaliste; mais aussi polysémique que celui de l’identité. Tant en raison de la multiplicité des interprétations, sur les fonctions et pouvoirs attribués à l’État, qu’en raison des nombreuses raisons de son rejet vécues au cours de l’histoire, qui nous obligent à ne pas oublier que ce concept -malgré ses nombreuses nuances- intègre la prétention de convertir le « peuple indéfini et ingouvernable en une idée (les peuples) gérable et soumise au Pouvoir ».

 

Ainsi, une approche objective de ce concept nous force à reconnaître que non seulement il a eu un développement historique très complexe, ambigu et controversé, mais qu’il ne peut être séparé du développement capitaliste et de la formation de l’État bourgeois, en favorisant les processus d’ accumulation du capital qui a permis à la bourgeoisie de s’imposer comme classe dirigeante.

 

Reconnaître et ne pas oublier que l’État-nation, en plus de contribuer de manière décisive et consciente à la montée du capitalisme, a rapidement généré des institutions fondamentales pour l’exercice du pouvoir d’État et le développement du pouvoir économique « de classe ». Et, par conséquent, qu’elle a été définitivement liée aux guerres de conquête coloniale et à toutes celles qui se sont succédé jusqu’à nos jours. En plus d’avoir provoqué et de provoquer la prolifération de frontières, de plus en plus cruelles, de drapeaux et d’hymnes, presque tous xénophobes ou racistes, qui absolutisent l’autorité de l’État et empêchent – de par leur caractère mystificateur et guerrier – que les peuples puissent s’unir fraternellement au reste du monde. Sauf symboliquement -et pas toujours- lors d’événements sportifs, de foires commerciales et de réunions internationales d’États.

 

– Nationalismes

J’ai jugé nécessaire de rappeler tout ce qui précède, à propos des concepts d’identité et d’État-nation, pour faciliter la compréhension du rôle joué par les nationalismes dans le cours de l’histoire et aussi parce que les soi-disant « solutions nationales » sont désormais redevenu à la mode.”. Aussi bien ceux qui cherchent à protéger les sentiments identitaires que ceux qui cherchent à préserver l’unité de la Nation. Et pas seulement de visions nationalistes qui excluent l’autre mais aussi de visions nationalistes inclusives et, qui plus est, de gauche et même républicaines. Oubliant ces vues que la gauche était internationaliste et qu’il y a eu et il y a des républiques de toutes les couleurs politiques : du plus ou moins fasciste au plus ou moins « démocratique », bien que toutes néolibérales en termes économiques. Alors, quand on parle de nationalisme, comment ne pas prendre en compte une réalité aussi complexe et controversée ? Et plus encore maintenant, alors que les « enjeux nationaux » et les nationalismes occupent à nouveau la centralité politique et constituent la principale motivation des activités politiques de la majorité. Une motivation qui laisse les préoccupations sociales et environnementales au second plan, alors même que ces enjeux sont ceux qui problématisent le plus notre avenir et celui de l’humanité dans son ensemble. Comment ne pas s’en inquiéter et ne pas dévoiler la réalité idéologique du nationalisme et sa praxis historique ?

 

Commençons donc par rappeler que les nationalismes sont apparus dans l’histoire lorsque les « nations » se sont constituées en « États-nations », à la fin du XVIIIe siècle, sur la base du principe d’un État pour chaque peuple. Ainsi, les nationalismes sont des idéologies politiques dont l’objectif est de défendre un tel principe fondé sur l’idée qu’une nation est une communauté avec une origine, une religion, une langue et des intérêts communs. Il n’est donc pas surprenant que les nationalismes aient été et soient liés aux intérêts de la classe dominante dans la communauté et intéressés à établir un État pour consolider et légitimer cette domination. Et c’est pourquoi, aux XVIIIe et XIXe siècles, la bourgeoisie était -dans sa lutte contre le légitimisme dynastique- nationaliste et les ouvriers étaient internationalistes au début de la révolution industrielle et la lutte des classes s’est généralisée. Il n’est pas non plus étonnant qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la bourgeoisie ayant consolidé son hégémonie dans tous les États-nations constitués, de graves conflits entre nations aient commencé à éclater pour laisser la lutte des classes en  arrière-plan. C’est pourquoi les guerres mondiales ont commencé à cause des contestations nationalistes et de l’exploitation du sentiment patriotique pour mobiliser les travailleurs des nations en conflit et les faire s’affronter et s’exterminer pour des intérêts qui n’étaient pas ceux de leur classe.

 

Sans entrer dans les causes de la corruption idéologico-conceptuelle du nationalisme à travers l’histoire, comment oublier qu’il a toujours servi les finalités les plus contradictoires, irréductibles et antagonistes ? Et surtout, comment oublier les monstres engendrés par une telle idéologie politique (dans sa version bourgeoise ou « prolétarienne ») et les horreurs et barbaries qu’elles ont produites dans la première moitié du XXe siècle ? Eh bien, malgré la nature contradictoire et complexe de la praxis historique du nationalisme, la vérité est qu’on peut y trouver un fil conducteur qui explique de telles contradictions.

Ce fil conducteur est le lien entre le nationalisme et la bourgeoisie, d’une part, et, d’autre part, entre le nationalisme et le pays. A la fois parce que le nationalisme est lié à l’évolution et au destin historique de la bourgeoisie elle-même et parce qu’il est aussi lié au « patriotisme ». Cette émotion-sentiment « national » qui existait avant les nations et qui est le résultat évolutif de cette émotion-sentiment ancestral d’appartenance au groupe, que les anthropologues appellent « émotion tribale » pour indiquer son antiquité évolutive. Un sentiment-émotion qui perdure dans l’espèce humaine depuis l’époque du totémisme et a favorisé la cohésion sociale et la solidarité de groupe. Et donc, comme c’est le cas de toutes les émotions profondes, elle s’est aussi maintenue -au cours de l’évolution sociale humaine et dans toutes les cultures- pour son utilité sociale… malgré la plus ou moins grande inégalité existant dans la société des classes imposées par la bourgeoisie. Eh bien, c’est cela et rien d’autre qui explique l’existence du soi-disant « nationalisme prolétarien », présenté comme un nationalisme de classe; mais c’est en vérité un nationalisme de dissimulation et de mythes. Non seulement parce qu’elle n’a en aucun cas pu concrétiser l’utopie humanitaire, égalitaire et libertaire de la Révolution française, face à la réalité de la pratique sociale bourgeoise, pleine d’inégalités et de conflits de classes, mais aussi parce qu’elle utilise, comme élément fédérateur d’une ville, les sentiments telluriques qui lient l’homme à la terre où il naît et meurt. En plus d’être focalisé sur le contrôle de l’État et l’unification étatique de la culture, de la langue et des symboles nationaux à travers une construction mythique de la nation et l’harmonie entre les classes, ce qui permet de masquer les vrais problèmes d’une société de plus en plus divisée et en proie à ses propres conflits internes.

C’est donc l’essence des nationalismes qui se sont développés à la suite de la Seconde Guerre mondiale et qui fleurissent à nouveau pour masquer les vrais problèmes et empêcher la recherche de solutions que le sérieux des temps que nous vivons exige avec une plus grande urgence à chaque fois.

 

Le « droit de décider » et « l’autodétermination » aujourd’hui

Il est maintes fois répété que le « droit de décider » est un euphémisme car il n’existe pas de tel droit sur le plan juridique national ou international ; or, depuis la  Déclaration des droits de l’homme et du citoyen  de 1789, la liberté fait partie des droits inhérents à la personne humaine, et, par conséquent, le « droit de décider » l’est aussi, bien qu’il n’apparaisse pas nominalement dans ladite Déclaration. En revanche, celui qui a une valeur et une validité juridiques est le droit  à « l’autodétermination des peuples », plus connu sous le nom de « droit à l’autodétermination ». Et ce depuis le 26 juin 1946, date à laquelle la  Charte des Nations Unies est entrée en vigueur, qui dans son article premier reconnaît le principe de  « l’autodétermination des peuples », ainsi que celui de « l’égalité des droits », comme fondement de l’ordre international établi par les grandes puissances à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Or, il est évident que, au-delà des aspects juridiques et formels et d’un point de vue philosophico-politique, le « droit de décider » serait le plein exercice du principe de liberté reconnu dans ces Déclarations et dans de nombreuses Constitutions. Au moins depuis le 10 décembre 1948, comme l’un des principes fondamentaux de la  Déclaration universelle des droits de l’homme , adoptée à cette date par l’Assemblée générale des Nations unies à Paris, dans laquelle le principe de liberté figure dans six de ses trente textes sociaux, individuels , économiques, culturels et civils, et dont l’article premier déclare que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux ».

Bien sûr, sa littéralité est une chose et sa matérialisation quotidienne en est une autre ; puisque la réalité politique et sociale du monde oblige à reconnaître le caractère fictif et purement nominal d’un tel principe, depuis lors, l’exercice de la liberté s’est réduit à des domaines très limités et délimités. Et pas seulement dans les nations aux régimes plus ou moins dictatoriaux mais aussi dans celles aux régimes « démocratiques » qui prétendent respecter scrupuleusement l’exercice des droits de l’homme. Et cela parce que l’exercice du droit à la liberté est déjà limité, dans la Déclaration elle-même, aux domaines  « de circulation et de résidence », « de pensée, de conscience et de religion », « d’opinion et d’expression » et « de réunion et d’association ».

Face à une telle réalité, comment ne pas voir le caractère purement théorique et démagogique du principe de liberté affirmé dans les Déclarations et les Constitutions, et donc aussi du soi-disant « droit de décider » ?

 

Concernant la réalité de l’application du « droit à l’autodétermination »,  il faut conclure la même chose. Pour ce faire, il suffit de voir quelle était la pratique de ce droit au temps des premières Indépendances sur le continent américain et ce qui s’est ensuite réduit dans la vie quotidienne de ces nations. Eh bien, déjà dans la  Déclaration d’Indépendance  des États-Unis de 1776 -dans laquelle est proclamée l’égalité naturelle des hommes, le droit à la souveraineté et à l’autodétermination des peuples et des individus- la question de l’esclavage, en vigueur dans ce pays, car Jefferson a dû céder à ceux qui étaient  » déterminés à maintenir ouvert un marché où les hommes peuvent être achetés ou vendus”. Cette forme d’exploitation inquiétante qui dura jusqu’en 1885, date à laquelle la victoire de l’Union permit d’étendre à l’ensemble du territoire des États-Unis l’abolition de l’esclavage proclamée par Abraham Lincoln en 1863. Même si cela n’empêcha pas la ségrégation raciale de perdurer dans ce pays.

 

Et si l’on se réfère à la praxis du droit à « l’autodétermination des peuples » depuis qu’il a été inscrit dans la  Charte des Nations Unies  en 1946 et est devenu le leitmotiv du discours des mouvements qui ont lutté pour mettre fin au colonialisme en monde, nous sommes aussi forcés de reconnaître la fiction de sa validité. Eh bien, ceci est interprété comme le droit d’un « peuple » à s’affranchir du pouvoir colonial pour  » décider lui-même de ses formes de  gouvernement, poursuivre son développement économique, social et culturel, et se structurer librement, sans ingérence extérieure et conformément au principe d’égalité”. Autrement dit, devenir un « Etat-Nation » ; mais en aucun cas pour que les citoyens de ces nouveaux Etats « indépendants » soient véritablement libres et indépendants de décider par eux-mêmes. Non seulement pour s’être constitués en États interclasses, avec une classe dominante et une autre dominée, mais aussi pour maintenir en vigueur le système capitaliste. Avec la circonstance aggravante que le Pouvoir, dans certains de ces nouveaux États, restait aux mains de vrais satrapes.

Ainsi, comment ne pas faire la différence entre les mots et la réalité de la praxis qu’ils peuvent cacher ou dissimuler? Et comment ne pas dire, avec Rosa Luxemburg, que le soi-disant  « droit à l’autodétermination des nations »  n’est rien d’autre qu’une vaine phraséologie petite-bourgeoise et une farce ? Eh bien, en allant au fond des choses, on voit effectivement comment, « au milieu de la dure réalité de la société de classes et lorsque les antagonismes s’aiguisent au maximum,   le caractère utopique et petit-bourgeois de ce slogan nationaliste devient un simple instrument du gouvernement de la classe bourgeoise » et « la liberté nationale est totalement subordonnée à celle de la domination de classe ».

Aujourd’hui, comme hier, dans tous les États-nations, les chaînes sont pour les travailleurs et c’est pourquoi nous, anarchistes, continuons à privilégier la question sociale sur la question nationale. Bien que cela ne signifie pas que nous n’apportons pas notre solidarité à ceux qui se rebellent contre l’oppression économique, religieuse, culturelle, étatique, nationale ou de genre. Mais cela ne nous empêche pas et ne nous empêchera pas d’avertir, comme l’a fait Rocker, que « l’appareil de l’Etat national et l’idée abstraite de la nation sont issus du même tronc » et qu’opposer certains peuples à d’autres seulement renforce l’oppression politique et sociale des États et du capital.

 

Les alternatives émancipatrices

Etant donné les conditions politiques, sociales et culturelles actuelles des sociétés humaines, dans lesquelles le système capitaliste d’exploitation et de domination est aujourd’hui hégémonique, il est très difficile d’entrevoir de réelles perspectives émancipatrices à travers les alternatives traditionnelles à ce système. Non seulement à cause de la capacité du capitalisme à se maintenir, à se renouveler et à se pérenniser, mais aussi à cause de l’injustifiable incapacité des forces politiques et des mouvements sociaux – qui ont tenté de le combattre – à s’unir pour former un front commun et proposer une véritable et réaliste alternative anticapitaliste.

 

Il est évident que, pour surmonter cette difficulté, il faut commencer par assumer l’importance de cette incapacité et la nécessité d’en dénoncer les causes ; car non seulement leur rôle confondant et diviseur sera mis en évidence, mais aussi les empêchera-t-il de continuer à entraver à l’avenir cette unité d’action anticapitaliste, si essentielle pour ouvrir de véritables perspectives émancipatrices dans le monde d’aujourd’hui. D’où, alors, la nécessité et l’urgence de parler clairement pour définir les responsabilités, les anarchistes commençant à assumer les nôtres. Eh bien, ne serait-ce qu’à cause de notre « insignifiance » numérique, il est clair que nous devons assumer la responsabilité de ne pas pouvoir contribuer massivement à cette unité et à cette action conjointe de toutes les forces qui se réclament de l’anticapitalisme… Et, par conséquent, l’obligation de ne pas s’ériger en donneurs de leçons.

 

Cependant, si notre responsabilité ne porte que sur la modicité de nos forces, nous pouvons affirmer que celle des mouvements nationalistes est, en revanche, plus grande et bien plus grave. Et pas seulement pour la mobilisation d’énormes masses de citoyens mais aussi pour sa contribution – comme cela a été prouvé ci-dessus – à l’expansion et au renforcement du capitalisme et au maintien de la société de classe à travers le monde. Tout comme les idéologies réformistes ou révolutionnaires qui cherchaient à créer un « nouveau monde » par la conquête du pouvoir et après avoir instauré la « social-démocratie » ou la « dictature du prolétariat ». Ces instruments « transformateurs » du socialisme d’État qui, en plus de ne pas créer de « nouveau monde», a contribué à l’extension et à la consolidation du capitalisme. Et pas seulement parce que l’expérience historique le prouve, mais aussi parce qu’une réflexion objective sur les fondements théoriques de telles propositions la conclut. Car l’expérience historique comme la réflexion théorique révèlent le caractère absolument utopique ou fallacieux de prétendre accéder à la liberté par l’autorité.

Bien sûr, cela ne suffit toujours pas pour surmonter les antagonismes idéologiques qui ont empêché la possibilité d’atteindre ce front commun d’action dans le passé ou qui ont fait échouer les tentatives ; mais ce serait une grave erreur de ne pas reconnaître cette coïncidence très prometteuse et les possibilités de rencontre qu’elle ouvre : à la fois pour réfléchir avec les anarchistes à la recherche d’alternatives au capitalisme et pour éviter l’avenir écocide auquel il nous conduit.

En tout cas, ce qui ne fait aucun doute, c’est la nécessité et l’urgence de ne pas persister dans les alternatives qui ont échoué, et de tout mettre en œuvre pour en trouver de nouvelles basées sur les enseignements du passé. Ces enseignements qui ont prouvé la valeur de l’autonomie et de l’action directe pour combattre le pouvoir établi et l’autogestion pour organiser la gestion de la coexistence humaine basée sur les principes de liberté, d’égalité et de solidarité.

 

Octavio Alberola

 

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